L’histoire politique des États-Unis au début des années 1970 est une véritable fresque dramatique faite de triomphes éclatants et d’effondrements historiques. Cet épisode du podcast « Mister Président », raconté par Olivier Duhamel pour Europe 1 Studio, retrace la période mouvementée allant de la campagne présidentielle de 1972 jusqu’au scrutin de 1976.
Entre manipulations électorales, révélations scandaleuses et bourdes télévisées, le paysage politique américain subit alors une mutation profonde.
Ce qu’il faut retenir
L’utilisation de coups bas politiques et la manipulation d’informations peuvent détruire instantanément la carrière du favori d’une élection. C’est précisément ce piège monté de toutes pièces par le camp républicain qui a anéanti la candidature du démocrate Ed Muskie dès les primaires de 1972.
Le scandale du Watergate a provoqué un séisme institutionnel inédit. La démission forcée de Richard Nixon en 1974 a propulsé à la Maison-Blanche Gerald Ford, un président qui n’avait été élu ni comme président ni comme vice-président.
Une campagne présidentielle peut être totalement bouleversée par un candidat inconnu ou une simple erreur d’appréciation lors d’un débat public. L’ascension fulgurante de Jimmy Carter et la gaffe géopolitique de Gerald Ford lors du débat de 1976 en sont les illustrations les plus marquantes.
Élection de 1972 : l’effondrement d’Ed Muskie
En 1972, la réélection de Richard Nixon semble acquise tant sa position apparaît solide. Chez les démocrates, l’absence d’Edward Kennedy laisse le champ libre au sénateur du Maine, Ed Muskie. Ce dernier s’impose rapidement comme le grand favori pour porter les couleurs de son parti.
Un événement inattendu vient pourtant faire basculer la dynamique de campagne. Un journal du New Hampshire publie une lettre accusant l’équipe de Muskie d’avoir tenu des propos méprisants envers les Franco-Canadiens. Les déclarations rapportées prétendent que le candidat se serait moqué de cette communauté locale.
Soucieux de rétablir la vérité, le sénateur s’exprime publiquement devant le siège du quotidien. Il prend la parole sous une tempête de neige pour dénoncer un tissu de mensonges. Emporté par l’émotion, sa voix se brise à plusieurs reprises.
La presse s’empare immédiatement de l’incident et qualifie cette prestation de discours en pleurs. Muskie a beau affirmer qu’il s’agissait simplement de neige fondant sur son visage, l’opinion publique ne lui pardonne pas cette manifestation de faiblesse. Ses résultats s’effondrent immédiatement dans les urnes.
L’enquête révélera plus tard que cette affaire était une pure création du comité pour la réélection de Nixon. Les républicains avaient conçu ce coup tordu de toutes pièces afin d’éliminer le candidat démocrate le plus dangereux. Cette manipulation reste dans l’histoire comme un modèle de méthode déloyale.
George McGovern et les drames de la campagne démocrate
La chute d’Ed Muskie profite à George McGovern, un sénateur du Dakota du Sud et héros de la Deuxième Guerre mondiale. D’abord outsider, cet homme politique gagne progressivement du terrain grâce au soutien massif des mouvements pacifistes opposés à la guerre du Vietnam. Sa progression transforme radicalement la course à l’investiture.
La campagne des primaires est également marquée par une tragédie. Le gouverneur ségrégationniste George Wallace réalise une percée notable avant d’être victime d’une tentative d’assassinat. Grièvement blessé par un déséquilibré, il se retrouve en fauteuil roulant et doit abandonner la compétition.
George McGovern décroche finalement la nomination de son parti lors de la convention démocrate. Il choisit Thomas Eagleton comme colistier pour occuper la vice-présidence. Cependant, ce choix tourne rapidement au désastre politique.
La presse révèle en effet que Thomas Eagleton a subi des traitements par électrochocs pour traiter des troubles dépressifs. L’appareil du parti démocrate lui retire son soutien dans la précipitation. Il est remplacé en urgence par Sargent Shriver, membre par alliance du clan Kennedy.
Malgré l’enthousiasme de la jeunesse et l’arrivée de millions de nouveaux jeunes électeurs, McGovern ne parvient pas à rassembler au-delà de sa base. Richard Nixon l’écrase lors du scrutin national. Le président républicain l’emporte dans quarante-neuf États sur cinquante.
La chute de Nixon et l’arrivée de Gerald Ford
Le triomphe électoral de Richard Nixon est de courte durée. Le scandale du Watergate éclate et met au jour un système d’écoutes illégales visant le parti démocrate. Les enquêtes révèlent progressivement l’implication directe de la Maison-Blanche dans la dissimulation de l’affaire.
Face à la menace imminente d’une procédure de destitution par le Congrès, le président prend une décision historique. Richard Nixon démissionne de son mandat pour éviter un jugement déshonorant. C’est la première fois qu’un président américain quitte ainsi le pouvoir.
Son vice-président Gerald Ford lui succède alors immédiatement. La situation institutionnelle est totalement inédite dans l’histoire du pays. En effet, Ford n’a jamais été élu par le peuple américain pour ces fonctions.
Il avait été désigné quelques mois plus tôt pour remplacer le vice-président Spiro Agnew. Ce dernier avait dû démissionner en raison d’une affaire de fraude fiscale. Gerald Ford s’installe donc dans le Bureau ovale sans avoir traversé le filtre d’une élection nationale.
Élection de 1976 : la surprise Jimmy Carter
À l’approche de l’élection de 1976, la légitimité de Gerald Ford est contestée au sein même de son propre camp. L’ancien gouverneur de Californie Ronald Reagan mène une offensive interne très agressive durant les primaires républicaines. Ford l’emporte de justesse et obtient finalement la désignation de son parti.
Du côté démocrate, la compétition est particulièrement ouverte et encombrée. Un homme totalement inconnu du grand public parvient pourtant à tirer son épingle du jeu. Jimmy Carter, ancien gouverneur de Géorgie et producteur de cacahuètes, mène une campagne de terrain extrêmement méthodique.
Il crée la surprise générale en remportant les premiers rendez-vous électoraux dans l’Iowa puis dans le New Hampshire. Sa progression constante prend de vitesse les cadres du parti. Quand les élites démocrates tentent de lancer un mouvement pour lui barrer la route, il est déjà trop tard.
Jimmy Carter obtient l’investiture dès le premier tour de la convention. Il aborde la campagne présidentielle avec une avance considérable dans les sondages. Le pays, marqué par les scandales, semble séduit par son image de candidat honnête et extérieur au sérail politique de Washington.
Gerald Ford réussit néanmoins à refaire une partie de son retard au fil des semaines. Il utilise pleinement les attributs de la présidence et multiplie les réceptions officielles à la Maison-Blanche pour redorer son blason. Cette stratégie de communication lui permet de revenir dans la course.
Le tournant de l’élection se joue lors d’un débat télévisé suivi par plus de soixante millions de citoyens. Interrogé sur la politique étrangère, Gerald Ford commet une erreur monumentale. Il affirme haut et fort qu’il n’y a pas de domination soviétique en Europe de l’Est.
Cette déclaration stupéfiante stoppe net sa remontée dans les intentions de vote. Le scrutin final s’avère particulièrement serré, mais la victoire revient finalement à Jimmy Carter. L’outsider de Géorgie s’installe à la Maison-Blanche, scellant ainsi la fin d’une séquence politique d’une intensité exceptionnelle.