Au cœur du musée Guimet à Paris, l’exposition consacrée à la cour du prince Genji offre une plongée fascinante dans la culture textile de l’archipel nippon. Dans cette interview menée par Virginie Girod pour l’émission Au cœur de l’histoire, la commissaire d’exposition Aurélie Samuel retrace les liens séculaires qui unissent la France et le Japon à travers l’art ancestral du tissage.

Entre savoir-faire traditionnel de Kyoto, sauvetage économique grâce aux inventions lyonnaises et donation artistique monumentale, ce récit met en lumière la rencontre prolifique entre l’artisanat nippon et l’innovation technique française.

Ce qu’il faut retenir

  • Le maître tisseur Itaro Yamaguchi a consacré plus de trente ans de sa vie à créer quatre rouleaux tissés monumentaux illustrant Le Dit du Genji. Il a choisi de léguer cette œuvre majeure à la France en signe de gratitude envers la ville de Lyon et l’inventeur Joseph Marie Jacquard.
  • L’industrie textile de Nishijin à Kyoto a été sauvée de la ruine à la fin du XIXe siècle grâce à l’importation de la technologie lyonnaise du métier mécanique Jacquard. Cette innovation a permis de moderniser les techniques ancestrales d’assemblage de la soie et des lamelles d’or.
  • Le tissage japonais ne se réduit pas à un simple artisanat décoratif. Il s’agit d’une véritable peinture tissée où la recherche esthétique, la complexité de la programmation des hachures et la maîtrise des teintures rivalisent avec les plus beaux chefs-d’œuvre des beaux-arts.

Un projet monumental : Le Dit du Genji par Itaro Yamaguchi

L’exposition met en lumière le travail remarquable d’Itaro Yamaguchi. Ce maître tisseur d’exception est originaire du quartier historique de Nishijin à Kyoto.

Arrivé à l’âge de soixante-dix ans, l’artisan décide de se lancer dans un défi colossal. Il ne cherche pas à prendre une retraite méritée. Il souhaite prouver que le tissage constitue un art majeur au même titre que la peinture.

Pendant plus de trois décennies, Yamaguchi rassemble autour de lui une équipe d’artisans experts, de chimistes et de teinturiers. Ensemble, ils conçoivent quatre rouleaux d’étoffe façonnée reproduisant les illustrations du premier roman psychologique de l’histoire, écrit au XIe siècle par Murasaki Shikibu.

Il ne s’agit pas d’une simple copie servile. C’est un véritable travail de restitution historique. L’artiste réintègre les couleurs d’origine et comble les lacunes des peintures médiévales conservées dans les musées japonais.

Pour atteindre un niveau de précision inégalé, Yamaguchi adapte la technologie occidentale. Il repousse les limites de la chimie et de la métallurgie textile.

Afin de reproduire la lumière des anciennes dorures sans risquer l’oxydation, il invente pour la première fois un fil de platine. Il pousse également la recherche chromatique jusqu’à teindre certains fils jusqu’à quatorze fois pour obtenir la nuance exacte.

Yamaguchi refuse le titre prestigieux de trésor national. Ce statut distingue les maîtres qui perpétuent une tradition. Lui se revendique pleinement comme un artiste créateur avant-gardiste.

À la fin de sa vie, le maître fait choix de donner l’ensemble de son chef-d’œuvre au musée Guimet à Paris. Ce don concrétise sa reconnaissance envers la France, patrie de la technologie qui lui a permis de réaliser son rêve.

L’art traditionnel de Nishijin et le phénomène du kimono

Le quartier de Nishijin à Kyoto demeure le berceau du tissage d’excellence depuis l’époque de Heian. Ce savoir-faire se distingue par l’intégration de lamelles de papier d’or ou d’argent au milieu des fils de soie.

Cette méthode délicate apporte une rigidité particulière, du relief et une brillance incomparable aux étoffes. Elle trouve son application privilégiée dans la confection des costumes du théâtre Nô, des vêtements de cour et des parures de gala.

Ce travail d’exception façonne la pièce maîtresse du vêtement traditionnel japonais : le obi. Cette large ceinture vient structurer le kimono et maintenir la posture de celle qui le porte.

Le obi joue un rôle comparables au corset occidental. Son maintien très strict conditionne la démarche et la silhouette.

Au fil de l’histoire, le vêtement évolue sous l’impulsion du contexte politique et financier. À l’époque d’Edo, le pouvoir Shogunal impose des lois somptuaires strictes. Les autorités interdisent l’étalage d’ostentation et l’usage excessif d’or dans la tenue vestimentaire.

Au XIXe siècle, une transition réciproque s’opère entre l’Orient et l’Occident. Alors que les élégantes françaises adoptent l’usage d’intérieur du kimono, les Japonaises s’émancipent du obi rigide au profit de tenues occidentales plus pratiques.

Aujourd’hui, l’usage quotidien du vêtement traditionnel a presque disparu au Japon. Le kimono reste réservé aux grandes cérémonies officielles et aux représentations théâtrales.

La rencontre décisive avec Lyon et l’invention Jacquard

Vers la fin du XIXe siècle, l’industrie textile de Nishijin traverse une crise économique majeure. L’ouverture des frontières sous l’ère Meiji et l’appauvrissement des grands commanditaires menacent les ateliers de fermeture.

La technique du métier à la tire requiert la présence constante de deux personnes par atelier. Ce fonctionnement entraîne des coûts de production trop élevés pour la nouvelle économie marchande.

Face à cette menace, la préfecture de Kyoto prend une décision stratégique en 1872. Elle envoie une délégation composée d’un tisseur, d’un technicien et d’un teinturier à Lyon, la capitale mondiale de la soie.

Les trois émissaires japonais découvrent en France le métier mécanique mis au point par Joseph Marie Jacquard. Cette machine révolutionne le tissage en utilisant un système de cartes perforées.

À la manière d’un orgue de barbarie, le carton sélectionne automatiquement le levage des fils de chaîne. Un seul ouvrier peut désormais actionner les pédales et réaliser des motifs complexes d’étoffes façonnées.

L’apprentissage lyonnais débouche sur une véritable réorganisation industrielle à Kyoto à partir de 1875. La mécanisation permet d’abaisser drastiquement les prix tout en créant de nouveaux métiers spécialisés dans la mise en carte et la programmation.

Cette alliance fructueuse profite également aux soyeux lyonnais. Confrontés à la pébrine, une maladie ravageuse pour le ver à soie français, les artisans de l’Hexagone importent la matière première brute directement du Japon.

Cet échange technique et commercial sauve définitivement le quartier de Nishijin de la ruine. Il scelle une amitié durable entre les cités de Lyon et de Kyoto.

Sans cette rencontre entre l’ingénierie mécanique française et la haute exigence esthétique japonaise, les chefs-d’œuvre d’Itaro Yamaguchi n’auraient jamais pu voir le jour.