Ce récit captivant de Franck Ferrand nous plonge au cœur des coulisses du pouvoir français de l’après-guerre, explorant la vie et l’influence de l’un des hommes les plus secrets de la République: Jacques Foccart.

En 1960, la France fait face à un défi historique majeur avec la décolonisation de quatorze de ses possessions africaines.

Sous l’impulsion du général de Gaulle, le pays doit réinventer sa présence sur la scène mondiale alors que son empire colonial se fragmente.

C’est dans ce contexte d’improvisation et de nécessité géopolitique que naît ce que l’on appellera plus tard la « Françafrique », un système de relations complexes orchestré par Foccart.

Ce qu’il faut retenir

  • Jacques Foccart a été l’architecte d’une diplomatie parallèle visant à maintenir l’influence française en Afrique malgré les indépendances officielles, agissant comme le conseiller le plus intime du général de Gaulle sur ces dossiers.

  • Le système reposait sur trois piliers stratégiques: la sécurisation de l’accès aux ressources énergétiques (notamment le pétrole avec la création d’Elf), le maintien d’une exclusivité économique via le franc CFA et un alignement diplomatique systématique des États africains sur Paris.

  • L’influence de Foccart s’est exercée à travers des réseaux informels et des méthodes souvent obscures, allant de l’utilisation de « barbouzes » pour la sécurité présidentielle à l’ingérence directe dans la politique intérieure des États africains pour faire ou défaire des régimes.

L’année 1960 ou le défi de la décolonisation

En 1960, le visage de l’Afrique change radicalement sous la pression des mouvements d’indépendance. Le général de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, comprend rapidement qu’il est vain de s’accrocher par la force à un empire qui s’effondre, après les traumatismes de l’Indochine et de l’Algérie.

Le projet initial de « Communauté française », sorte de Commonwealth à la française, échoue face à la volonté de souveraineté totale des jeunes nations africaines. Paris se retrouve alors contraint d’accorder des indépendances dans un climat d’improvisation totale, tout en cherchant désespérément à sauvegarder ses intérêts vitaux.

La France doit naviguer dans les eaux troubles de la guerre froide, où les États-Unis et l’URSS guettent la moindre faiblesse pour étendre leur influence. Dans ce jeu d’échecs planétaire, la France devient le « gendarme de l’Afrique » pour le compte du camp occidental, une mission qui nécessite des outils d’influence d’un genre nouveau.

Jacques Foccart : de la Résistance à l’Élysée

L’homme choisi pour piloter cette politique de l’ombre possède un parcours atypique. Né en Mayenne mais ayant grandi en Guadeloupe dans une famille de planteurs, Jacques Foccart est imprégné dès son enfance d’une culture coloniale profonde.

Son engagement dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment au sein du réseau « Action Tortue », forge son caractère et son goût pour la clandestinité. C’est durant ces années de combat qu’il lie son destin à celui de Charles de Gaulle, développant une loyauté absolue qui ne faiblira jamais.

Contrairement à de nombreux conseillers, Foccart reste un homme du secteur privé, dirigeant sa propre société d’import-export. Cette indépendance financière lui confère une liberté d’action rare et lui permet de ne jamais dépendre des structures administratives classiques de la République.

La cellule africaine : un État dans l’État

Dès 1959, de Gaulle installe Foccart à la tête du secrétariat des affaires africaines et malgaches au sein même de l’Élysée. Cette « cellule africaine » devient le véritable centre de gravité de la politique étrangère française sur le continent noir, court-circuitant régulièrement le ministère des Affaires étrangères.

La relation entre le Président et son conseiller est fusionnelle: ils se voient presque chaque soir pour des entretiens privés dont rien ne transpire. La règle d’or est simple: on ne parle jamais au Général des opérations secrètes elles-mêmes, mais seulement de leurs résultats concrets.

Ce système permet au chef de l’État de rester « au-dessus de la mêlée » et de ne jamais être directement éclaboussé par les méthodes peu orthodoxes de ses services. Foccart agit comme un fusible et un exécutant zélé, protégeant l’image de grandeur du général de Gaulle tout en assurant l’efficacité de sa politique.

Les objectifs stratégiques de l’influence française

Le dispositif mis en place par Foccart poursuit des buts très pragmatiques. Le premier est la sécurité énergétique: il s’agit de garantir à la France un accès privilégié aux ressources pétrolières, ce qui mènera à la création de la société Elf-Aquitaine, conçue dès l’origine comme une agence de renseignement autant que comme une compagnie pétrolière.

Le deuxième pilier est économique: par le biais du franc CFA et de mécanismes financiers contrôlés depuis Paris, la France maintient une forme d’exclusivité commerciale. Les marchés africains restent ainsi des débouchés privilégiés pour les produits et les entreprises de la métropole.

Enfin, l’objectif est diplomatique: la France s’assure que les nouveaux États africains s’expriment d’une seule voix sur la scène internationale, généralement dans le sens voulu par Paris. Ce bloc de votes à l’ONU est essentiel pour maintenir le rang de la France parmi les grandes puissances mondiales.

Le syndicat des chefs d’État et les méthodes spéciales

Pour stabiliser ce système, Foccart s’appuie sur un réseau de dirigeants africains francophiles et fidèles, tels qu’Omar Bongo au Gabon ou Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire. Ces leaders reçoivent le soutien militaire et politique de la France en échange de leur collaboration active aux intérêts de l’ancienne métropole.

C’est ici qu’intervient la face sombre du « foccartisme »: l’utilisation de méthodes dites spéciales. Des régimes sont soutenus, d’autres sont renversés, et des opérations militaires sont parfois déclenchées pour prévenir des coups d’État ou protéger des alliés en difficulté.

Foccart s’entoure également de « barbouzes », des agents aux méthodes expéditives souvent issus de ses anciens réseaux de résistance ou du RPF. Cette armée de l’ombre est chargée de la sécurité du président mais aussi de neutraliser les dissidents politiques qui pourraient menacer l’équilibre du système.

Un héritage qui traverse les époques

L’influence de Jacques Foccart ne s’est pas arrêtée avec le départ ou la mort du général de Gaulle. Bien qu’il ait été brièvement écarté sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, son expertise et ses réseaux sont restés indispensables à la classe politique française.

Il fera un retour remarqué auprès de Jacques Chirac, dont il deviendra le « Monsieur Afrique » dès les années 1980. Jusqu’à sa mort en 1997, il restera une figure incontournable, incarnant une certaine permanence des intérêts français sur le continent africain malgré les alternances politiques en métropole.

L’histoire de Jacques Foccart nous rappelle que derrière la diplomatie officielle se cachent souvent des réseaux de pouvoir informels et des réalités géopolitiques complexes. Son empreinte indélébile sur les relations entre la France et ses anciennes colonies continue de nourrir les débats historiographiques et politiques sur la nature de l’influence française dans le monde.