Michel Barbaza, professeur émérite à l’université de Toulouse, nous plonge dans l’un des épisodes les plus fascinants et les plus embarrassants de l’histoire de l’archéologie française: la reconnaissance tardive de l’art préhistorique.
À travers la figure d’Émile Cartailhac, éminent préhistorien toulousain, le conférencier analyse comment le dogme scientifique de l’époque a pu occulter la réalité pendant plus de deux décennies.
Le récit se concentre sur le célèbre « Mea culpa d’un sceptique », un texte fondateur publié en 1902 où Cartailhac avoue publiquement son erreur concernant l’authenticité des peintures de la grotte d’Altamira.
Cette conférence ne se contente pas de retracer une biographie; elle explore les courants de pensée du 19e siècle, du positivisme au créationnisme, qui ont façonné notre compréhension de l’homme préhistorique.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
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Le déni scientifique face à Altamira a duré plus de vingt ans: bien que découverte en 1879, la grotte espagnole a été rejetée par l’élite française qui soupçonnait une supercherie cléricale.
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L’influence du positivisme a paradoxalement freiné la découverte: en croyant en un progrès linéaire et continu des capacités humaines, les savants de l’époque jugeaient les hommes préhistoriques intellectuellement incapables de produire un art aussi complexe.
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Le « Mea culpa » de Cartailhac marque la naissance de la préhistoire moderne: en reconnaissant son erreur en 1902, il a ouvert la voie à l’acceptation de l’art pariétal monumental, une révolution confirmée plus tard par les découvertes de Lascaux ou de Chauvet.
La figure d’Émile Cartailhac et le contexte toulousain
Émile Cartailhac n’est pas seulement un nom sur une plaque de rue à Toulouse; il fut le véritable pivot de la recherche archéologique dans le midi de la France à la fin du 19e siècle. Arrivé à Toulouse à l’âge de 15 ans, ce juriste de formation délaisse rapidement les affaires commerciales pour se consacrer à sa passion pour le passé, devenant un « passeur de savoir » incontournable.
Dès l’âge de 21 ans, il montre une précocité remarquable en créant le bulletin de la Société d’archéologie du Midi de la France. Son aisance financière lui permet d’acheter des revues spécialisées et de se positionner au centre des réseaux scientifiques européens, tout en menant des cours libres à l’université de Toulouse.
Sa carrière est jalonnée par une volonté constante de diffusion des connaissances, mais elle reste marquée par ce scepticisme initial face à l’art des cavernes. Cette méfiance n’était pas un simple entêtement personnel, mais le reflet d’une école de pensée française alors dominante, très influencée par les maîtres parisiens comme Gabriel de Mortillet.
La controverse d’Altamira ou le refus du génie préhistorique
En 1879, Marcelino de Sautuola découvre les peintures d’Altamira grâce à sa fille Maria. Lorsqu’il présente ces bisons polychromes d’un réalisme saisissant, la communauté scientifique française, Cartailhac en tête, crie à la fraude. Pour ces savants, il est impossible que des « sauvages » aient pu maîtriser de telles techniques de dessin et de couleur.
L’une des raisons de ce rejet est profondément idéologique: dans un contexte de lutte entre l’Église et l’État, les préhistoriens français craignent une machination des jésuites espagnols visant à ridiculiser la science. On envoie des experts, comme l’ingénieur Émile Harlé, dont les rapports concluent à une exécution moderne sous prétexte qu’il n’y a pas de traces de suie au plafond.
Le paradoxe est total car, à la même époque, l’art mobilier est déjà largement reconnu. On accepte que l’homme préhistorique grave des os ou des bois de renne, mais l’idée d’un art monumental sur les parois des grottes semble franchir une limite conceptuelle infranchissable pour l’esprit positiviste du 19e siècle.
L’effondrement des dogmes et l’héritage de la découverte
Il faudra attendre les années 1890 et la multiplication de découvertes similaires en France, comme à la Moutte ou aux Combarelles, pour que le mur du scepticisme se fissure. Cartailhac, face à l’accumulation de preuves stratigraphiques indubitables, se rend à l’évidence et publie son célèbre article de contrition.
Ce texte est un acte de courage intellectuel rare: il y reconnaît avoir été « hypnotisé par le sol » et avoir manqué de discernement en ignorant les parois. Ce basculement marque la fin de la théorie de « l’art pour l’art » purement décoratif et ouvre la voie à une réflexion sur la dimension spirituelle et symbolique des premiers artistes.
La conférence conclut sur une leçon fondamentale que nous rappelle encore aujourd’hui la grotte Chauvet: il n’y a pas de progrès linéaire dans l’art. Dès qu’Homo sapiens apparaît, il dispose d’un potentiel créateur total. La certitude, comme le rappelle Michel Barbaza en citant Nietzsche, est souvent plus dangereuse pour la science que le doute lui-même.