L’héritage intellectuel des grands penseurs de l’histoire continue de nourrir les débats académiques contemporains. Dans cet entretien mené par Christophe Dickès pour Storiavoce, le professeur d’histoire médiévale Florian Mazel décrypte l’œuvre et la méthode de Marc Bloch, l’un des plus grands historiens du vingtième siècle.

À l’occasion de la parution de l’ouvrage collectif qu’il a codirigé, intitulé Marc Bloch : L’histoire en résistance, l’invité revient sur la trajectoire singulière de ce médiéviste d’exception, sur la portée révolutionnaire de son livre majeur La société féodale et sur les nuances d’un mythe historiographique qui traverse le temps.

Ce qu’il faut retenir

L’essentiel de cet entretien historique peut se résumer en trois points fondamentaux :

  • Une révolution méthodologique globale : Marc Bloch a brisé les codes de l’école méthodique classique en déplaçant le curseur d’une histoire purement politique, institutionnelle et événementielle vers une histoire sociale et totale, capable d’embrasser le fonctionnement d’une société du serf jusqu’au roi.
  • Le dialogue pionnier avec les sciences sociales : l’originalité de sa démarche réside dans sa volonté farouche de faire dialoguer l’histoire avec d’autres disciplines naissantes comme la sociologie, l’économie et la géographie, faisant feu de tout bois en matière de sources documentaires.
  • Un leg nuancé entre mythe et réalité : si Marc Bloch est érigé en figure de martyr et en père fondateur de l’approche anthropologique de l’histoire, son œuvre a connu un long purgatoire académique en France et continue d’offrir des pépites conceptuelles qui dépassent les simples récits nationaux.

Une œuvre matricielle au destin contrarié

La publication de La société féodale intervient dans un contexte dramatique, au carrefour des années noires de la Seconde Guerre mondiale. Cette chronologie douloureuse, marquée par l’engagement de l’auteur dans la Résistance puis par son exécution, a grandement contrarié la réception immédiate de l’ouvrage.

Bien que salué par ses contemporains et admiré par la génération suivante incarnée par Georges Duby ou Jacques Le Goff, le livre subit ensuite une forme d’oubli relatif dans les parcours universitaires français des décennies suivantes. Florian Mazel confie l’avoir redécouvert tardivement, lors de ses propres recherches sur la féodalité.

Ce qui fait de ce texte une œuvre matricielle, c’est qu’il ne se contente pas de dérouler un récit chronologique des événements médiévaux. L’auteur y livre une analyse structurelle approfondie du fonctionnement global de la société, en introduisant une dynamique interne qui distingue deux âges féodaux de part et d’autre de la fin du onzième siècle.

Contrairement aux manuels classiques de son époque qui se focalisaient sur une approche strictement juridique et institutionnelle des relations entre seigneurs et vassaux, Marc Bloch élargit la perspective. Pour lui, le terme féodal qualifie une époque entière dont il faut saisir les rouages internes. Son échelle d’analyse est résolument européenne, rompant avec les monographies purement nationales qui dominaient alors la discipline.

L’élargissement des sources et l’histoire sociale avant l’heure

Le renouvellement de la science historique opéré par Marc Bloch repose sur une utilisation inédite des traces du passé. L’école méthodique traditionnelle se concentrait quasi exclusivement sur les textes écrits classiques : les chroniques narratives d’un côté, les chartes et les cartulaires diplomatiques de l’autre.

Sans rejeter cet héritage critique dont il se revendique le digne héritier, l’historien choisit d’ouvrir les fenêtres de sa discipline. Il intègre à sa réflexion les apports de l’archéologie, de la numismatique et de la sigillographie. Il s’appuie sur la planimétrie des paysages agraires et explore les sources littéraires, notamment les chansons de geste, pour y déceler le système de valeurs de l’aristocratie.

Cette volonté d’embrasser tous les aspects d’une culture s’accompagne d’un emprunt direct aux outils conceptuels de la sociologie d’Émile Durkheim. Marc Bloch cherche avant tout à comprendre ce qui fait lien social. Sa réponse est limpide : la société féodale repose entièrement sur des relations d’homme à homme, des liens interpersonnels et réciproques qui s’expriment à tous les échelons, des rapports de domination seigneuriale jusqu’aux structures familiales.

Les angles morts et les limites du modèle bloquien

Malgré les intuitions fulgurantes qui parsèment l’œuvre, le regard des historiens d’aujourd’hui permet d’en identifier certaines limites. La première lacune concerne le monde urbain, qui reste largement relégué au second plan. Homme des structures rurales, Marc Bloch n’a pas pleinement mesuré l’ampleur des bouleversements économiques et sociaux provoqués par l’essor des villes aux douzième et treizième siècles.

Le second problème, plus structurel, réside dans la dissociation étanche opérée entre la société laïque et l’institution ecclésiale. Cette séparation reflète l’état d’esprit d’une communauté universitaire profondément lacisée issue du dix-neuvième siècle, qui abandonnait volontiers l’histoire de l’Église aux érudits catholiques.

Florian Mazel nuance toutefois ce reproche en soulignant la présence de véritables intuitions géniales cachées dans les pages de La société féodale. Dès les années vingt, avec son ouvrage révolutionnaire Les rois thaumaturges, Marc Bloch s’était aventuré sur le terrain des croyances religieuses et des structures mentales en étudiant le miracle royal. Dans sa synthèse sur la féodalité, il réintroduit discrètement l’Église en montrant le rôle majeur des seigneuries ecclésiastiques et l’impact déstabilisateur de la réforme grégorienne sur la dépossession des biens laïques.

Entre contractualisme politique et refus du dogme

Bien que ses travaux ne soient pas directement dictés par l’actualité politique de l’entre-deux-guerres, la conclusion de La société féodale résonne de manière singulière avec les tragédies de l’année trente-neuf. L’historien y développe une réflexion d’une grande portée contemporaine sur le concept de contrat.

Pour lui, la monarchie médiévale n’est pas de nature absolutiste : elle repose sur un contractualisme, un système de droits et de devoirs réciproques entre le gouvernant et ses sujets. En mettant en lumière ce fondement contractuel de la politique médiévale, Marc Bloch propose un contre-modèle intellectuel implicite face à l’essor des totalitarismes de son temps, fondés sur l’écrasement de tout contrat social.

Cette attention portée aux structures collectives et économiques n’en fait pas pour autant un historien marxiste. S’il admire l’œuvre de Karl Marx, qu’il relit attentivement lorsqu’il obtient la chaire d’histoire économique à la Sorbonne, il refuse toute hiérarchisation rigide des causalités. Il rejette l’idée que la culture ou l’idéologie ne seraient que des superstructures superficielles. Pour lui, les structures mentales et les réalités matérielles s’articulent dans une interaction dialectique permanente.

La postérité : du mythe à la pratique contemporaine

Le destin tragique de Marc Bloch a très tôt favorisé l’émergence d’un mythe, superposant la figure du savant brillant à celle du résistant héroïque et du martyr de la patrie. Ce culte de la mémoire a été entretenu après-guerre par Lucien Fèvre et Fernand Braudel, érigeant rétrospectivement le projet de la revue des Annales en une véritable école doctorale hégémonique, ce qu’elle n’était pas encore dans les années trente.

À l’étranger, la réception de son œuvre est immense mais différente. Alors que la France s’est passionnée tardivement pour L’étrange défaite, son analyse lucide de la débâcle de quarante, le public international vénère l’Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien. Ce livre d’épistémologie, rédigé de mémoire et sans bibliothèque durant sa clandestinité, reste l’un des traités de méthode les plus traduits et lus au monde.

Aujourd’hui, le métier d’historien a profondément changé, notamment sous l’effet de la révolution numérique qui a bouleversé l’accès aux sources et les pratiques de recherche. On ne fait plus de l’histoire exactement comme au temps de Marc Bloch. Pourtant, les chercheurs contemporains restent ses héritiers directs lorsqu’ils appliquent le principe selon lequel tout peut faire document et faire archive. Son exigence sur la nomenclature, c’est-à-dire le choix des mots pour dire et classer le réel, demeure un guide méthodologique fondamental pour les étudiants et les chercheurs du monde entier.