L’Institut de France a accueilli une conférence sociétale majeure en partenariat avec l’Académie des sciences morales et politiques et l’Institut de l’Entreprise. Cet événement, introduit par Michel Pebereau et Antoine Frérot, a donné la parole à Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque centrale européenne.
Dans un contexte marqué par des turbulences économiques mondiales, l’ex-dirigeant livre une analyse approfondie des mécanismes de l’inflation, de ses causes structurelles et des leviers pour restaurer la stabilité des prix.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Le retour de l’inflation marque la fin d’une ère exceptionnelle de dix ans caractérisée par des taux d’intérêt nuls et une absence de pressions sur les prix.
- Les causes de cette poussée sont multifactorielles, mêlant des éléments cycliques comme la reprise post-covid et des transformations structurelles profondes telles que la déglobalisation et la transition verte.
- Le maintien d’un objectif universel de 2 % à moyen terme par les grandes banques centrales reste l’ancre indispensable pour stabiliser les anticipations économiques et éviter une dérive durable.
Pourquoi l’inflation semblait-elle avoir disparu
Entre la grande crise financière et l’apparition de la pandémie, l’économie mondiale a traversé une période singulière.
L’inflation paraissait alors totalement maîtrisée, voire inexistante. Cinq facteurs clés expliquent cette disparition prolongée qui a nourri de nombreuses illusions chez les observateurs économiques.
Le premier facteur réside dans la faiblesse de la croissance potentielle des pays avancés. Les gains de productivité se sont fortement taris après le choc financier, limitant mécaniquement les tensions sur l’appareil productif.
Ensuite, l’accélération de la globalisation a joué un rôle déterminant. L’intégration de pays à bas coûts, au premier rang desquels la Chine, a exercé une pression baissière continue sur les prix des biens manufacturés.
Cette dynamique s’est accompagnée d’un affaiblissement global du pouvoir de négociation des salariés. Dans plusieurs grandes économies, notamment aux États-Unis, les syndicats n’avaient plus la capacité de peser sur les salaires.
Parallèlement, le monde faisait face à un excès structurel d’épargne. Cette abondance de capitaux non investis a maintenu les taux d’intérêt réels à des niveaux historiquement bas.
Pour contrer le risque de déflation, les institutions monétaires ont déployé des politiques ultra-accommodantes. Les taux d’intérêt nominaux ont été écrasés à zéro, voire en territoire négatif.
Cette conjonction de taux bas et d’inflation faible a créé un consensus naïf. Beaucoup d’experts ont cru que ce paradigme économique était devenu permanent.
Comment analyser les causes multiples de son retour
Le retour de l’inflation s’est opéré avec une violence inattendue, sous l’effet de forces cycliques et structurelles.
Le point d’inflexion s’est manifesté lors de la reprise économique qui a suivi les confinements. La demande globale, longtemps comprimée, s’est réveillée de manière explosive.
Face à cet afflux, l’offre s’est avérée incapable de suivre. L’appareil productif mondial était encore lourdement désorganisé par les vagues successives de la pandémie.
Ce déséquilibre initial a été exacerbé par l’héritage des politiques publiques. Les plans de relance budgétaire massifs et les injections continues de liquidités ont surchauffé les économies.
Au-delà de ces facteurs conjoncturels, des mutations à long terme ont profondément modifié la donne.
Le phénomène de déglobalisation constitue un changement majeur. Les entreprises ont pris conscience de la fragilité des chaînes de valeur internationales.
La volonté de sécuriser les approvisionnements pousse désormais au rapatriement ou à la régionalisation des productions. Ce mouvement se traduit par des coûts de fabrication structurellement plus élevés.
Le marché du travail connaît également un basculement. On observe la réémergence d’une réelle capacité de négociation de la part des classes moyennes et des ouvriers.
La transition écologique s’impose comme une autre force inflationniste puissante. La décarbonation de l’économie exige des investissements monumentaux.
Cet effort de transformation met fin à l’ère de l’excès d’épargne mondiale. De plus, le remplacement d’infrastructures polluantes encore fonctionnelles détruit du capital et renchérit la production.
Enfin, les tensions géopolitiques sont venues porter le coup de grâce. La guerre en Ukraine a provoqué un choc d’offre massif sur les matières premières, le gaz et les produits agricoles.
Pourquoi les responsables ont-ils réagi avec un certain retard
Les autorités monétaires et les acteurs privés ont mis du temps à prendre la mesure du phénomène.
Cette nonchalance initiale s’explique par l’inertie psychologique liée à la décennie précédente. Il est toujours difficile pour des décideurs de faire un virage à 180 degrés.
La nature du choc initial a également induit les analystes en erreur. L’inflation ayant démarré par l’énergie, elle présentait un double visage.
Elle augmentait les prix mais agissait aussi comme un impôt sur la demande, risquant de freiner l’activité. Les banques centrales ont espéré que ce ralentissement spontané calmerait le jeu.
Les outils d’évaluation ont eux aussi montré leurs limites. Les modèles économiques dominants sont conçus pour des périodes de stabilité.
Ils intègrent très mal les ruptures brutales et les changements structurels rapides. Lors de la reprise, ces modèles ont systématiquement sous-estimé l’ampleur et la durée de la hausse des prix.
Les engagements préalables des institutions monétaires ont renforcé cette rigidité. L’usage généralisé des indications prospectives liait les taux d’intérêt à la fin des achats d’actifs.
Rompre ces promesses trop rapidement risquait de déstabiliser les marchés financiers. Les institutions ont donc préféré avancer de manière séquentielle, perdant un temps précieux.
Peut-on avoir confiance dans le retour à la stabilité des prix
Malgré les difficultés actuelles, le retour à la stabilité des prix à moyen terme reste envisageable.
Les banques centrales font preuve d’une détermination sans équivoque. La Réserve fédérale américaine a orchestré un resserrement monétaire d’une rapidité inédite.
La Banque centrale européenne a emboîté le pas avec une vigueur historique. Ces hausses successives envoient un signal clair aux marchés sur leur volonté de briser la spirale.
La divergence des décisions entre les deux côtés de l’Atlantique repose sur des réalités économiques distinctes.
L’Europe souffre d’une inflation totale plus élevée, largement importée via les coûts de l’énergie. Les États-Unis font face à une surchauffe davantage tirée par la demande intérieure.
Toutefois, l’inflation sous-jacente, qui exclut l’énergie et l’alimentation, est identique dans les deux zones. Cela démontre que le risque de voir les hausses de prix s’installer au cœur de l’économie est le même partout.
Le principal défi réside désormais dans la gestion des effets de second tour. Les institutions doivent impérativement éviter que les salaires et les coûts n’entrent dans une course sans fin.
Le recours à des primes exceptionnelles plutôt qu’à des mécanismes d’indexation automatique des salaires est préconisé. Cela permet de soutenir le pouvoir de achat sans figer l’inflation dans la durée.
L’atout majeur de la situation contemporaine est l’existence d’un consensus international. Les grandes banques centrales partagent toutes la même définition de la stabilité, fixée à 2 %.
Cet objectif commun sert de boussole pour ancrer les anticipations des agents économiques. Cette convergence constitue une réforme informelle mais majeure du système monétaire international.
Questions du public et enjeux budgétaires
Le débat qui a suivi l’exposé a mis en lumière la nécessité d’une cohérence globale des politiques publiques.
L’action sur les taux d’intérêt ne peut être pleinement efficace si les gouvernements mènent des politiques budgétaires contradictoires. Une relance budgétaire excessive compliquerait la tâche des autorités monétaires.
L’absence de coordination budgétaire formelle au sein de la zone euro reste une faiblesse structurelle de l’Union économique et monétaire. Les écarts constatés entre les taux d’inflation nationaux reflètent cette réalité.
La France affiche une inflation inférieure à la moyenne européenne grâce aux boucliers tarifaires mis en place par l’État. Cependant, cette protection a un coût financier important pour les finances publiques.
Au sein d’une union monétaire, la surveillance de la compétitivité coût est une obligation permanente pour chaque État membre. Les dérapages non contrôlés mènent inévitablement à des crises de confiance de la part des investisseurs.
La crédibilité des institutions monétaires demeure le pilier central de la résolution de cette crise. Tant que les ménages et les entreprises croient en l’objectif des 2 %, le basculement vers un régime d’inflation incontrôlée peut être évité.