Dans cet épisode du podcast produit par le Muséum national d’Histoire naturelle, le chercheur Jean-Luc Jung explore la vie sociale méconnue des mammifères marins. À travers une analyse génétique approfondie, il révèle comment la transmission de savoirs culturels façonne l’ADN et les comportements des cétacés.

Ce qu’il faut retenir

Les cétacés possèdent des structures sociales complexes, très souvent organisées autour de lignées matriarcales d’une grande stabilité.

Une coévolution entre les gènes et la culture existe chez ces espèces, phénomène que l’on croyait réservé aux êtres humains.

La mémoire des routes migratoires ou l’utilisation d’outils se transmettent de mère en enfant parallèlement à l’ADN mitochondrial.

Une grande diversité d’organisations sociales chez les cétacés

L’étude des mammifères marins met en évidence des modes de vie très variés selon les espèces.

Les cachalots forment des groupes extrêmement stables. Ces ensembles réunissent uniquement les femelles adultes ainsi que les jeunes des deux sexes. Dès l’adolescence, les jeunes mâles quittent le groupe pour rejoindre les régions polaires où la nourriture abonde.

À l’opposé, la baleine à bosse ne présente pas de groupe social permanent. L’unité la plus solide reste le couple formé par la mère et son baleineau, une union qui dure environ une année.

Les dauphins évoluent quant à eux au sein de sociétés dites de fission-fusion. De très petits noyaux d’individus se rassemblent puis se séparent selon les besoins de chasse, de protection ou de repos.

La coévolution entre gènes et culture chez la baleine à bosse

La culture animale se définit par des savoirs transmis entre congénères au sein d’un groupe restreint d’une même espèce.

Cette transmission peut s’effectuer des parents vers leurs jeunes ou entre individus d’une même communauté.

Chez la baleine à bosse, la mère accompagne son petit entre la zone de naissance et le lieu d’alimentation. Elle lui enseigne le trajet exact ainsi que la mémoire des lieux.

Au cours de ce trajet, la mère transmet simultanément son ADN mitochondrial. Contrairement à l’ADN nucléaire issu du brassage génétique des deux parents, cet ADN provient uniquement de la lignée maternelle.

Des recherches menées en mer de Béring ont révélé que deux populations de baleines à bosse distantes de 500 kilomètres ne se mélangent jamais. Chaque groupe conserve sa propre zone de nutrition.

Cette fidélité au site, transmise par apprentissage culturel, entraîne une séparation génétique nette au niveau de l’ADN mitochondrial. C’est la preuve directe qu’une habitude culturelle façonne la diversité génétique de l’espèce.

Des barrières culturelles comparables à l’histoire de Roméo et Juliette

Chez les orques, la culture crée parfois des frontières infranchissables entre des populations partageant la même zone géographique.

Des groupes distincts appelés écotypes sont apparus il y a quelques centaines de milliers d’années à partir de quelques individus pionniers.

Chaque écotype a développé une méthode de chasse spécifique et un régime alimentaire propre.

Même s’ils se croisent dans les mêmes eaux, les individus de différents écotypes ne s’accouplent pas entre eux. L’obstacle n’est pas géographique ou biologique, il est d’ordre culturel.

Cette barrière stricte empêche tout flux génétique entre les groupes, à l’image des rivalités familiales qui isolent les amants de Vérone.

L’utilisation d’outils et le mécanisme de l’auto-stop génétique

Une observation remarquable réalisée en Australie illustre à nouveau ce lien étroit entre apprentissage et biologie.

Dans une baie au fond marin roculeux et acéré, certains grands dauphins ont appris à prélever des éponges marines. Ils les placent sur leur rostre pour se protéger tout en dénichant des poissons cachés.

Toutes les mères qui maîtrisent cette technique l’enseignent à leurs petits lors de leur éducation.

L’analyse génétique montre que l’ensemble des dauphins utilisateurs d’éponges possèdent exactement le même ADN mitochondrial. Ils appartiennent tous à une unique lignée maternelle.

Ce phénomène d’auto-stop génétique prouve que la capacité technique voyage aux côtés du patrimoine génétique, renforçant la cohésion et la transmission au sein des sociétés matriarcales marines.