Cette conférence, organisée par la fondation université de Rennes, réunit des experts académiques et des praticiens du secteur bancaire pour dresser le bilan d’une chaire de recherche consacrée aux nouveaux défis de la banque.

L’intervention centrale de l’économiste Patrick Artus y apporte un éclairage crucial sur les transformations structurelles que traverse le secteur face à la récession et aux politiques monétaires actuelles.

À travers une analyse technique mais accessible, les intervenants décryptent comment les banques se sont adaptées aux crises successives, de celle de 2008 à la pandémie de covid-19.

La réflexion porte sur la viabilité des modèles économiques bancaires dans un environnement de taux bas et sur l’émergence de nouvelles responsabilités sociétales.

Ce qu’il faut retenir

  • Le modèle de financement bancaire européen a prouvé sa supériorité en termes de résilience face au modèle de marché américain: la connaissance fine des clients par les banques a permis une transmission rapide des aides publiques durant la crise sanitaire, contrairement à la tuyauterie plus rigide des marchés financiers.

  • Le secteur bancaire fait face à une impasse structurelle entre régulation et rentabilité: les exigences croissantes en fonds propres pour garantir un passif sans risque se heurtent à une rentabilité faible, rendant le coût du capital difficile à couvrir pour les banques privées cotées.

  • L’avenir du secteur passe par une consolidation massive et une intégration européenne: l’augmentation des coûts fixes liés à la technologie et à la conformité impose des rendements d’échelle croissants, ce qui favorisera l’émergence de géants bancaires paneuropéens capables de mutualiser ces charges.

Le bilan de la chaire et la spécificité du modèle mutualiste

Les travaux de la chaire de recherche ont permis de mettre en lumière les différences marquées entre les banques capitalistiques traditionnelles et les banques mutualistes ou coopératives. Ces dernières se distinguent par une moindre réactivité aux chocs macroéconomiques et une vision de long terme ancrée dans les territoires.

Les recherches soulignent que les banques coopératives ont un comportement moins pro-cyclique, ce qui en fait des facteurs de stabilité pour l’économie réelle. Elles privilégient souvent une information qualitative sur la solvabilité de leurs clients plutôt que de simples tests statistiques, renforçant ainsi le tissu industriel local.

Sur le plan de la responsabilité sociétale des entreprises, il apparaît que la gouvernance mutualiste favorise naturellement l’intégration d’objectifs sociaux et environnementaux. Les sociétaires, qui sont aussi les clients, exercent une influence sur les valeurs portées par l’institution, ce qui se traduit par des engagements concrets au-delà de la simple rentabilité financière.

La gestion du risque et l’impasse des fonds propres

Patrick Artus développe une réflexion profonde sur la nature « bizarre » de l’animal bancaire: un agent économique qui possède un actif risqué mais qui doit garantir un passif totalement sans risque pour les déposants. Pour maintenir cet équilibre, le régulateur impose des niveaux de fonds propres de plus en plus élevés.

Cependant, ce modèle rencontre une limite physique: plus on demande de fonds propres, plus le risque pour l’actionnaire augmente, et plus la prime de risque exigée est forte. Or, la rentabilité actuelle des banques, pesée par des marges d’intermédiation faibles, ne suffit plus à rémunérer ce capital de manière compétitive par rapport au marché.

Cette situation crée un avantage comparatif majeur pour les banques publiques ou mutualistes, dont les apporteurs de capitaux ont des exigences de rendement moindres. Pour les banques privées, la survie passera par une capacité à redresser leurs marges ou à trouver des structures de gouvernance moins dépendantes de la volatilité boursière.

Vers des rendements d’échelle croissants et la consolidation

Le secteur bancaire bascule d’un modèle où la taille optimale était moyenne vers un modèle où il faut être très gros pour rester efficace. Ce changement est dicté par l’explosion des coûts fixes: investissements technologiques massifs dans le digital, conformité réglementaire, déontologie et gestion des risques.

Ces coûts de « compliance » et de technologie ne sont plus supportables pour des structures de taille modeste sans dégrader gravement leur rentabilité. La consolidation bancaire, déjà entamée au niveau national en France, devrait s’accélérer à l’échelle européenne pour créer de véritables champions paneuropéens.

L’objectif est d’aboutir à une meilleure circulation de la liquidité entre les pays de la zone euro et de lever les barrières transfrontalières. Cette évolution est désormais perçue favorablement par les autorités de régulation, qui voient dans l’intégration des marchés de capitaux une clé pour la stabilité financière globale de l’Union.

La monnaie, la dette et le défi de la confiance

En conclusion de son intervention, Patrick Artus aborde la question cruciale de la dette publique détenue par la banque centrale européenne. Il explique que cette dette ne sera probablement jamais remise sur le marché, car cela déclencherait une crise immédiate pour des pays comme l’Italie.

En réalité, comme les banques centrales appartiennent aux États, les intérêts versés sur cette dette reviennent aux États sous forme de dividendes, rendant ce financement quasi gratuit. Le véritable sujet n’est donc pas le niveau de la dette en soi, mais l’explosion de la quantité de monnaie créée sous forme de réserves bancaires.

Le défi majeur des dix prochaines années ne sera pas tant de rembourser la dette que de maintenir la confiance des agents économiques dans la monnaie. Face à la multiplication des actifs alternatifs comme les crypto-monnaies, la stabilité de l’euro et sa crédibilité en tant que réserve de valeur deviennent les enjeux politiques et économiques suprêmes.