Quinze ans après sa première leçon inaugurale, l’économiste Esther Duflot remonte à la tribune du Collège de France pour dresser un bilan et tracer des perspectives.
Son intervention s’inscrit dans un contexte mondial paradoxal, marqué à la fois par des victoires historiques contre la précarité et par des menaces environnementales inédites.
À travers cette conférence, elle réaffirme sa vision d’une science économique pragmatique, ancrée dans le réel et résolument tournée vers l’action concrète.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Le recul historique de la pauvreté globale : entre 2010 et 2019, la pauvreté extrême a été divisée par deux dans le monde, touchant des pays de tous les continents et ne se limitant pas au seul essor économique de la Chine ou de l’Inde.
- L’affirmation de la méthode expérimentale : les expériences aléatoires et l’approche dite du « plombier » ont prouvé leur efficacité pour transformer les politiques publiques grâce à une attention méticuleuse portée aux détails d’application.
- Le péril du réchauffement climatique : le dérèglement de la planète menace de détruire tous les progrès sociaux accomplis, imposant une injustice majeure puisque les pays les plus pauvres subiront les conséquences les plus létales d’une crise provoquée par les pays riches.
Une régression globale de la pauvreté et de la mortalité
Les données statistiques des dernières décennies révèlent une transformation profonde de la situation des populations les plus vulnérables. La pauvreté extrême, définie par un niveau de subsistance inférieur à deux dollars par jour et par personne, a chuté de manière spectaculaire.
Cette dynamique positive ne se cantonne pas aux grands moteurs de croissance asiatiques. Des nations africaines ou d’Asie centrale partagent ces réussites.
Au-delà des seuls indicateurs monétaires, la qualité de vie s’est améliorée de façon tangible. La mortalité maternelle et infantile a reculé de moitié depuis le début des années quatre-vingt-dix. Des pays sans croissance économique majeure, à l’instar du Malawi, ont enregistré des progrès spectaculaires en matière de santé publique.
L’abandon progressif des dogmes rigides de la macroéconomie, autrefois symbolisés par le Consensus de Washington, explique en partie ces victoires. Les institutions internationales et les gouvernements ont délaissé la recherche exclusive de la croissance pour se concentrer sur des objectifs de développement durable.
Ces cibles concernent la scolarisation, la santé des femmes ou l’accès aux soins de base. Poser des questions précises a permis de construire des réponses adaptées.
L’essor des expériences aléatoires sur le terrain
La constitution d’une boîte à outils efficace pour les décideurs publics doit beaucoup à la généralisation des évaluations scientifiques par assignation aléatoire. Cette méthode consiste à comparer des groupes de bénéficiaires choisis au sort pour mesurer scientifiquement l’impact d’une mesure.
Au départ accueillie avec scepticisme par les tenants d’une approche purement politique de l’action publique, la méthode a conquis sa légitimité. Une étude menée auprès des municipalités brésiliennes démontre l’intérêt des élus locaux pour les données scientifiques issues d’échantillons larges.
L’expérience concrète vécue au Togo pendant la crise sanitaire illustre cette réactivité. En quelques semaines, l’État togolais a déployé un programme d’aide financière par téléphonie mobile en s’appuyant sur des bases de données expérimentales préexistantes, tout en testant de nouveaux outils de ciblage par imagerie satellite.
Le réseau d’action contre la pauvreté suit désormais l’impact global de ces recherches. Des centaines de millions de personnes ont vu leurs conditions de vie modifiées par des politiques publiques inspirées de ces tests de terrain.
L’évaluation des politiques de santé fournit l’exemple le plus pur de cette efficacité. Le débat sur la gratuité des moustiquaires imprégnées contre le paludisme a été tranché par la preuve scientifique : faire payer un outil de prévention réduit drastiquement son adoption sans pour autant garantir sa bonne utilisation.
La généralisation de la gratuité a permis de distribuer massivement ces protections en Afrique subsaharienne. Cette décision a évité des centaines de millions de cas de maladie.
De l’économiste pointilliste à l’économiste plombier
Le passage d’un projet pilote à une politique nationale soulève des difficultés majeures. Les comportements des acteurs changent et des effets de déplacement peuvent survenir, comme le montre l’évaluation des dispositifs d’accompagnement des demandeurs d’emploi en France.
Pour comprendre ces dynamiques, l’économiste doit adopter la posture du pointilliste. Une seule expérience ne suffit pas : c’est l’accumulation de données dans des contextes variés qui dessine une image globale et cohérente d’un problème social.
Le secteur du microcrédit a ainsi fait l’objet d’analyses croisées dans plusieurs pays. Les conclusions convergentes ont forcé les institutions financières à modifier leurs pratiques en constatant que le crédit n’était pas l’arme absolue contre la pauvreté pour la majorité des emprunteurs.
Cette exigence pousse la profession vers un rôle nouveau, celui d’économiste plombier. Cette posture exige de se confronter aux rouages complexes de l’administration et de prêter une attention absolue aux détails d’exécution.
Une démarche menée au Maroc autour de l’accès à l’eau potable met en lumière ce besoin de plomberie institutionnelle. Malgré des infrastructures prêtes et des subventions disponibles, les familles ne se raccordaient pas au réseau en raison de démarches bureaucratiques dissuasives.
La simple simplification des formalités à domicile a fait bondir le taux d’adhésion de manière spectaculaire. Le succès d’une réforme tient souvent à la modification d’un formulaire ou à la suppression d’un déplacement inutile.
Le défi existentiel du changement climatique
Le réchauffement de l’atmosphère terrestre menace désormais de détruire l’ensemble de ces acquis. Les projections scientifiques annoncent une hausse massive de la mortalité liée aux fortes chaleurs d’ici la fin du siècle, en particulier dans les zones tropicales.
La géographie accentue cette injustice naturelle. Les populations les plus démunies vivent majoritairement dans des régions où les températures estivales frôlent déjà les limites biologiques du corps humain.
À l’impact climatique direct s’ajoute l’inégalité des ressources matérielles. Un pays riche peut financer la climatisation de ses espaces de travail ou adapter ses horaires de production, alors qu’une nation pauvre subit de plein fouet l’excès thermique.
Les responsabilités de cette situation sont asymétriques : la moitié des émissions mondiales de gaz à effet de serre provient de la consommation des dix pour cent de citoyens les plus fortunés de la planète.
Face à ce constat, les mécanismes de solidarité internationale s’avèrent défaillants. Les promesses de transferts financiers vers les pays du Sud restent lettre morte, poussant des nations comme l’Inde à privilégier une stratégie d’enrichissement rapide basée sur les énergies fossiles pour s’adapter par leurs propres moyens.
Une fiscalité internationale progressive sur les hauts revenus et les multinationales pourrait abonder un fonds de dotation universel. Ces ressources doivent être versées sous forme de dons pour financer la transition et la protection des plus vulnérables.
Cette urgence planétaire ne doit pas conduire à l’abandon des actions locales et ciblées. Les micro-interventions en faveur de l’enfance, de l’éducation ou de la nutrition conservent toute leur pertinence éthique.
La recherche environnementale requiert la même rigueur d’évaluation que la lutte contre la précarité. L’illusion des solutions miracles technologiques doit céder la place à un travail patient de vérification des faits.
L’économiste doit conserver cette ambition modeste, proche de celle du jardinier qui cultive son domaine. S’attaquer aux problèmes un par un reste la méthode la plus sûre pour faire progresser la société humaine.