L’Argentine est souvent célébrée pour ses contrastes saisissants et ses paysages majestueux qui s’étirent sur près de 3700 kilomètres. Pourtant, derrière cette image de carte postale, se cache une réalité environnementale dramatique.

Ce documentaire captivant nous emmène aux quatre coins du pays pour donner la parole aux experts climatiques et aux citoyens. Tous témoignent d’un territoire profondément bouleversé : des villes submergées par des crues dévastatrices aux plaines agricoles totalement ravagées par des sécheresses à répétition.

Ce qu’il faut retenir

L’essentiel du message de ce documentaire se décline en trois points majeurs :

  • Une alternance destructrice d’extrêmes climatiques : l’Argentine subit de plein fouet le dérèglement mondial, oscillant de manière imprévisible entre des pluies torrentielles subites et des sécheresses chroniques qui durent depuis plusieurs années.
  • Le sacrifice du monde agricole et de l’élevage : les canicules extrêmes ont provoqué la perte de millions de têtes de bétail, poussant les éleveurs traditionnels à la faillite ou à l’exode vers les grandes villes, au profit de la monoculture intensive du soja.
  • L’inadaptation chronique des infrastructures urbaines : l’urbanisation irresponsable, le bétonnage des cours d’eau à Buenos Aires et la destruction des barrières naturelles comme les dunes côtières amplifient catastrophiquement l’impact des inondations et de la montée des eaux.

Le nord de la cordillère et les terres oubliées des Wichis

Le voyage commence dans la province septentrionale de Salta, au pied de la cordillère des Andes. Un train mythique serpente à plus de 4000 mètres d’altitude à travers des paysages splendides qui dissimulent une dégradation profonde. Ce parcours traverse aujourd’hui des villages fantômes. L’activité minière qui faisait autrefois la richesse de la région a totalement disparu, laissant place à ce que les habitants appellent désormais le désert de l’homme mort.

Dans cette zone, la température moyenne a augmenté de plus d’un degré au cours des cinquante dernières années. Les rares ermites qui s’accrochent à cette terre aride vivent dans un isolement extrême et une pauvreté généralisée. En Argentine, un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Plus à l’est, la situation est tout aussi alarmante dans le territoire de la communauté autochtone des Wichis. Des pluies diluviennes y provoquent régulièrement des crues massives. Une fois l’orage passé, l’eau stagne et s’évapore sous un soleil de plomb. Ce phénomène entraîne une concentration massive de sel qui rend les sols définitivement impropres à la culture.

Le quotidien des habitants tourne au calvaire : l’eau disponible est salée, polluée et contaminée. Les enfants grandissent sans jamais avoir accès à de l’eau potable. Le taux de mortalité infantile y est le plus élevé du pays, et l’espérance de vie moyenne dépasse à peine cinquante ans. Totalement isolées lors des inondations, ces populations nomades sont poussées à migrer continuellement à cause de ce climat profondément bouleversé.

Buenos Aires face au défi du béton et des inondations

À Buenos Aires, le changement climatique ne frappe pas seulement les populations les plus vulnérables. Des quartiers entiers de la capitale se retrouvent régulièrement sous les eaux. Conçue à l’origine par des architectes européens, la ville a été construite en recouvrant et en bétonnant la plupart des rivières locales afin de gagner des terrains constructibles. Seul le fleuve Rio de la Plata demeure visible.

Depuis le milieu des années 2000, les inondations destructrices s’enchaînent à cause de pluies de plus en plus violentes et d’un système d’évacuation totalement obsolète. Même le quartier huppé de Belgrano voit ses avenues transformées en torrents, emportant les véhicules et menaçant des institutions culturelles majeures comme le musée Rulo.

Face à l’inaction des autorités, des milliers de sinistrés ont décidé de se rebeller en déposant une plainte collective pour exiger des indemnisations. Les citoyens dénoncent un climat d’insécurité permanent où la moindre crue menace de provoquer des électrocutions à cause des câbles à haute tension immergés.

Pour tenter de calmer la colère des habitants, la municipalité a lancé un plan hydraulique d’envergure pharaonique. Des tunnels géants ont été creusés sous la ville pour détourner les eaux pluviales directement vers le fleuve. Les ingénieurs en chef avouent cependant une terrible réalité : ces chantiers ont été conçus sur la base de données statistiques totalement dépassées. Le dérèglement climatique est si rapide que l’ingénierie moderne se retrouve toujours en retard d’une guerre face à la violence des nouvelles tempêtes.

La spéculation immobilière contre les barrières naturelles

Le quartier touristique de la Boca a été le premier à bénéficier de l’installation de pompes géantes et de digues le long du fleuve Riachuelo. Ces protections artificielles s’avèrent pourtant insuffisantes à long terme. Les experts estiment que la montée du niveau de la mer et de l’estuaire affectera bientôt des millions de personnes le long des côtes argentines.

Malgré ces prévisions alarmantes, l’urbanisation irresponsable se poursuit. Dans le delta du Tigre, une zone de villégiature prisée, les résidences de luxe et les immeubles modernes se multiplient au fil de l’eau. Ces constructions récentes ignorent totalement le fait que le niveau du fleuve pourrait bientôt augmenter de manière critique, rendant ces habitations inutilisables.

Le constat est identique à l’embouchure du Rio de la Plata, dans une zone humide théoriquement protégée. Des promoteurs immobiliers y ont lancé un projet colossal consistant à remblayer les marécages et à surélever le sol de plusieurs mètres pour construire des dizaines d’immeubles. Les militants écologistes rappellent en vain que cette forêt marécageuse assure une fonction vitale de filtration des eaux et de barrière contre les crues.

Les pêcheurs locaux, installés sur des maisons sur pilotis, connaissent bien la violence du fleuve. Ils subissent de plein fouet le renforcement de la Soudestada. Ce vent argentin emblématique s’est considérablement intensifié sous l’effet du changement climatique, accentuant la hauteur et la puissance destructrice des vagues.

L’érosion côtière et le mirage du réensablement

Le phénomène est tout aussi frappant sur la côte atlantique, notamment à Mar del Tuyú. Cette célèbre station balnéaire attire chaque année près de deux millions de touristes. Pendant le boom économique des années soixante-dix, les dunes naturelles ont été rasées sur des dizaines de kilomètres pour construire des résidences secondaires directement en bord de mer.

Aujourd’hui, l’océan prend sa revanche : les tempêtes extrêmes se multiplient et détruisent les habitations côtières. Le littoral n’offre plus qu’un spectacle de ruines, de décombres en ciment et de ferrailles tordues, créant un véritable danger de mort pour les estivants. La nature rappelle cruellement aux hommes que les dunes de sable constituaient les seules protections efficaces contre l’assaut des vagues.

Face à cette crise écologique, la municipalité applique une solution provisoire et extrêmement coûteuse : le réensablement des plages avant chaque saison estivale. Les océanographes et les résidents dénoncent unanimement ce procédé, qualifié de simple rafistolage. En l’espace d’une seule nuit de tempête, tout le sable accumulé par les bulldozers est emporté par la mer. Les barrières en bois installées le long des avenues s’effondrent les unes après les autres, menaçant l’économie touristique locale.

La Pampa assoiffée et l’exode des gauchos

Si certaines régions luttent contre l’excès d’eau, le cœur agricole de l’Argentine meurt de soif. À Punta Rasa, une réserve naturelle classée qui sert de refuge aux oiseaux migrateurs, les marais salants se métamorphosent. Une sécheresse terrible s’est installée depuis plusieurs années, modifiant radicalement la végétation et les pâturages.

Dans la Pampa, les carcasses de bêtes disséminées le long des routes rappellent le traumatisme de la canicule historique qui a décimé la moitié du cheptel national. Le gouvernement a dû décréter l’état d’urgence agricole. Les éleveurs dépendent désormais de pompes qui fonctionnent en continu pour abreuver des animaux de plus en plus malades.

La détresse des gauchos est immense : bon nombre d’entre eux font faillite et certains mettent fin à leurs jours. Les producteurs traditionnels se sentent totalement abandonnés par les politiques économiques de l’État. Le gouvernement privilégie massivement la culture intensive du soja, beaucoup plus rentable à court terme pour le commerce international, au détriment de l’élevage de plein air qui faisait la fierté du pays. Les villages ruraux se transforment en cités fantômes, désertées par une jeunesse qui refuse de reprendre les exploitations familiales pour poursuivre des études en ville, loin des aléas d’un climat devenu fou.

Épéquen, l’Atlantide argentine

Le documentaire s’achève à Carué et dans les ruines voisines d’Épéquen, une ancienne cité thermale prospère qui possédait des centaines d’hôtels et de centres de soins. Dans les années quatre-vingt, à la suite de pluies diluviennes exceptionnelles, les lagunes environnantes ont débordé. Le remblai de protection a cédé, submergeant le village et son cimetière en moins d’une journée.

La ville est restée entièrement engloutie sous dix mètres d’eau pendant près de dix ans. Aujourd’hui, l’eau s’est enfin retirée à cause de la sécheresse chronique, laissant apparaître un décor apocalyptique d’arbres pétrifiés par le sel et de bâtiments effondrés.

À quatre-vingt-deux ans, Pablo Novak est le dernier habitant de cette Atlantide des temps modernes. Il arpente chaque jour ces rues désertes avec ses chiens pour entretenir la mémoire des lieux. Son histoire tragique sert de témoignage ultime pour les générations futures : elle prouve de manière irréfutable que face aux bouleversements climatiques, la nature finit toujours par reprendre ses droits.