À travers le récit captivant de Franck Ferrand, nous découvrons comment ce professeur d’économie, discret et austère, est devenu le maître absolu du Portugal pendant plus de trois décennies.

Le récit débute par le chaos de la Première République portugaise, marquée par une instabilité chronique et une violence politique extrême, ouvrant la voie au coup d’État militaire de 1926. C’est dans ce contexte de ruine financière que Salazar est appelé au pouvoir pour restaurer l’ordre et les comptes de la nation. Son régime, l’Estado Novo, se distingue des autres dictatures européennes par sa nature conservatrice, hiérarchique et profondément catholique.

Ce qu’il faut retenir

L’essentiel de ce récit historique peut se résumer en trois points majeurs qui caractérisent le destin de Salazar et du Portugal sous son autorité.

Le premier point concerne l’émergence de Salazar comme un recours technique devenu politique : face à la faillite financière d’une République instable, les militaires ont fait appel à un expert capable de redresser l’économie. Salazar a su transformer cette mission technique en un pouvoir absolu, imposant une discipline budgétaire de fer avant de prendre les rênes du gouvernement.

Le deuxième point souligne l’originalité de l’Estado Novo : contrairement au fascisme italien ou au nazisme allemand, Salazar n’a pas cherché à mobiliser les masses, mais à les discipliner dans une immobilité conservatrice. Son idéal était un pays rural, pieux et ordonné, où chaque classe sociale restait à sa place sous l’œil vigilant d’un État autoritaire mais moins spectaculaire que ses contemporains européens.

Le troisième point traite de la chute inéluctable du système face au vent de l’histoire : bien qu’ayant préservé le Portugal du chaos de la Seconde Guerre mondiale, Salazar s’est enfermé dans un combat perdu d’avance pour maintenir l’empire colonial. Cette obstination a fini par épuiser le pays, provoquant une émigration massive et préparant le terrain pour la Révolution des Œillets, qui balayera son héritage quelques années après sa disparition.

Le chaos de la République et le coup d’État de 1926

L’histoire du Portugal moderne s’ouvre sur une période de turbulences extrêmes. En 1910, la monarchie est abolie, laissant place à une République qui s’avère incapable de stabiliser le pays. En l’espace de seize ans, le Portugal connaît quarante-cinq gouvernements et une dizaine de tentatives de putsch, illustrant un vide de pouvoir alarmant.

La violence atteint son paroxysme lors de la « Nuit sanglante » en octobre 1921, où plusieurs responsables politiques, dont le Premier ministre, sont assassinés dans les rues de Lisbonne. Parallèlement, la participation décevante à la Grande Guerre laisse une armée amère et une population ruinée par l’inflation et la dette publique.

C’est dans ce climat de déliquescence totale que le général Manuel Gomes da Costa marche sur Lisbonne le 28 mai 1926. Ce pronunciamiento militaire est accueilli avec soulagement par une population qui aspire désespérément à l’ordre. Cependant, les militaires s’avèrent rapidement inaptes à gérer les finances désastreuses du pays et doivent chercher un expert civil.

L’ascension du professeur de Coimbra

Le regard des nouveaux dirigeants se tourne alors vers l’université de Coimbra, bastion du savoir et du conservatisme. Ils y trouvent António de Oliveira Salazar, un professeur d’économie politique à la réputation de rigueur absolue. Né dans une famille modeste mais non misérable, Salazar a été profondément marqué par une éducation catholique stricte et un passage au séminaire.

D’abord réticent, il finit par accepter le poste de ministre des Finances en 1928, mais à une condition inouïe pour l’époque : avoir un droit de regard et de veto sur toutes les dépenses de l’État. Sa réussite est foudroyante ; il stabilise la monnaie, équilibre les comptes et restaure le crédit du Portugal à l’international.

Ce succès technique lui confère un prestige immense, tant auprès des militaires que de la population. En juin 1932, il est nommé président du Conseil. Un an plus tard, il fait approuver par référendum une nouvelle constitution qui consacre la naissance de l’Estado Novo, lui octroyant les pleins pouvoirs et enterrant définitivement le parlementarisme libéral.

L’Estado Novo : une dictature de l’immobilité

L’idéologie de Salazar se distingue nettement des régimes de Mussolini ou de Hitler par son refus du populisme et du spectaculaire. Pour lui, la démocratie est synonyme de désordre, mais le fascisme de masse est jugé trop « vulgaire ». Il préfère un État corporatiste, hiérarchique et profondément ancré dans les valeurs du catholicisme social.

Sous son règne, l’Union nationale devient l’unique instrument d’encadrement de la société, visant non pas à soulever le peuple, mais à le maintenir dans une tradition immuable. Son idéal est celui d’un Portugal rural, où les paysans cultivent leurs terres et où les élites gouvernent avec austérité, loin des passions modernes.

La répression, bien que réelle grâce à la police politique et à la censure, se veut ciblée et « calibrée ». Salazar préfère inspirer le respect et la peur plutôt que l’adhésion enthousiaste. Il gère le pays comme un bon père de famille autoritaire, cherchant à protéger le Portugal des influences extérieures qu’il juge corruptrices.

La neutralité pendant la Seconde Guerre mondiale

Pendant le second conflit mondial, la prudence légendaire de Salazar devient l’outil diplomatique majeur du Portugal. Coincé entre une Espagne franquiste proche de l’Axe et une alliance historique avec l’Angleterre, il choisit une neutralité habile qui transforme Lisbonne en un véritable nid d’espions.

Cette position permet au pays de sortir du conflit pratiquement intact, alors que le reste de l’Europe est en ruines. Salazar en tire une certitude renforcée : son modèle d’immobilité et de prudence est le seul capable de préserver la nation portugaise des tempêtes de l’histoire.

Pourtant, le monde de l’après-guerre va radicalement changer, et le vent de la décolonisation commence à souffler sur les empires européens. Pour Salazar, l’empire n’est pas une simple possession territoriale, mais l’essence même de l’identité portugaise et de sa mission civilisatrice dans le monde.

L’impasse coloniale et le déclin

Refusant de voir la réalité de la décolonisation en Asie et en Afrique, Salazar engage le Portugal dans des guerres coloniales épuisantes à partir de 1961. En Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau, des centaines de milliers de jeunes Portugais sont envoyés au front, saignant à blanc l’économie d’un pays déjà pauvre.

Alors que l’Europe occidentale connaît la prospérité des Trente Glorieuses, le Portugal s’enlise dans un combat anachronique. La population vote avec ses pieds : une émigration massive vers la France et le Brésil vide le pays de ses forces vives, marquant un désaveu silencieux mais profond du régime.

Salazar vieillit, de plus en plus isolé dans une cour qui n’ose plus le contredire. En 1968, victime d’un accident vasculaire, il est contraint de quitter le pouvoir. Il meurt physiquement en 1970, sans avoir vu son régime s’effondrer quatre ans plus tard lors de la Révolution des Œillets, qui mettra fin à l’empire et ouvrira le Portugal à la démocratie moderne.