Chaque jour, le corps humain produit une quantité significative de déchets biologiques qui finissent par être évacués sans que l’on y prête attention. La gestion moderne de l’assainissement a transformé des ressources naturelles précieuses en simples nuisances à éliminer à grand renfort d’eau potable.
Cette émission de France Culture, qui donne la parole aux chercheurs Fabien Esculier et Marine Le Grand du programme OCAPI, propose de reconsidérer nos excrétions pour faire face aux défis écologiques contemporains.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- Les excrétions humaines ne sont pas des déchets stériles mais des ressources fertiles : l’urine concentre la majorité de l’azote, du phosphore et du potassium indispensables aux plantes, tandis que les matières fécales nourrissent la vie biologique des sols.
- Le système du tout-à-l’égout et l’avènement des engrais de synthèse ont brisé le cycle naturel : en mélangeant les excréments à l’eau potable, la société moderne a créé une économie linéaire polluante qui détruit l’engrais naturel d’un côté et dépend de la pétrochimie de l’autre.
- La transition écologique impose de réinventer nos toilettes : des initiatives scientifiques et citoyennes prouvent qu’il est possible de collecter l’urine séparément, même en ville, pour sécuriser notre souveraineté alimentaire et préserver les ressources en eau.
La nature biologique de nos excrétions
Le corps humain fonctionne comme un transformateur de matière. Pour maintenir un poids constant, un adulte doit restituer l’ensemble des molécules qu’il ingère quotidiennement.
Les matières fécales correspondent principalement aux résidus que le système digestif n’a pas pu assimiler. Elles contiennent une forte proportion d’eau, des fibres et une part importante du microbiote intestinal.
L’urine, contrairement aux idées reçues, abrite la majorité des nutriments rejetés par l’organisme. Elle regorge de minéraux essentiels tels que l’azote, le phosphore et le potassium.
Il existe une symétrie parfaite entre le métabolisme animal et le métabolisme végétal. Les humains consomment de l’azote sous forme de protéines et l’excrètent sous forme d’urée. Les plantes captent cette urée pour fabriquer de nouvelles protéines. Ce mécanisme assure l’équilibre et la circularité des écosystèmes naturels.
Une perspective historique des usages des excréments
Le rapport des sociétés humaines à leurs déjections a profondément évolué au fil des âges. Chez les chasseurs-cueilleurs, la faible densité de population permettait une dispersion naturelle des matières dans l’environnement.
L’apparition de l’agriculture a sédentarisé les populations et concentré les excrétions. Le retour au sol des nutriments humains est alors devenu la norme pour fertiliser les champs.
Au-delà de l’agriculture, l’urine a connu des usages industriels et artisanaux variés. Sa forte teneur en ammoniaque en faisait un dégraissant recherché pour le tannage des peaux. L’Empire romain avait même instauré une taxe sur sa collecte. En France, cette valorisation artisanale a persisté jusqu’au début du vingtième siècle.
Dans les villes médiévales, la gestion des matières était caractérisée par une grande proximité avec le milieu urbain. La paille était parfois volontairement répandue dans les rues pour se mélanger aux déjections et créer du fumier. Bien que des tensions existaient entre salubrité et circularité, le compostage et le mûrissement des matières permettaient de limiter les risques sanitaires tout en préservant la valeur agronomique.
L’invention du tout-à-l’égout et la rupture du cycle
La seconde moitié du dix-neuvième siècle marque un tournant radical avec l’apparition de la chasse d’eau et des réseaux souterrains. Un événement historique à Londres, la grande puanteur, a poussé les autorités à concevoir un immense réseau d’égouts pour rejeter les matières plus loin en aval.
Ce choix technique a instauré un système d’oubli matériel et symbolique. La toilette à chasse d’eau a permis d’éloigner tout ce qui rappelait l’animalité de l’homme et sa dégradation biologique.
Cette mise à distance s’est accompagnée d’un changement d’approvisionnement agricole. Les villes ont commencé à importer leur nourriture de territoires lointains sans restituer la fertilité aux sols d’origine.
Le coup de grâce de l’économie organique a été donné par l’invention des engrais de synthèse issus de la pétrochimie. La disponibilité massive de ces intrants industriels a fait s’effondrer la valeur de l’engrais humain. Les villes ont alors généralisé le mélange des eaux domestiques, transformant une ressource précieuse en un déchet complexe : l’eau usée.
L’impact environnemental de l’assainissement moderne
Le traitement actuel des eaux usées repose sur une contradiction écologique majeure. Les stations d’épuration s’efforcent de détruire l’azote pour protéger les milieux aquatiques.
Cette destruction consomme énormément d’énergie et émet des gaz à effet de serre. En parallèle, les usines chimiques fabriquent de l’urée artificielle en utilisant du gaz naturel importé. Cette situation génère une dissonance cognitive chez les ingénieurs : on détruit d’un côté ce que l’on synthétise à grands frais de l’autre.
De plus, l’efficacité des stations reste limitée. Une partie de l’azote s’échappe toujours vers les rivières, ce qui provoque l’eutrophisation des milieux. Les algues prolifèrent, consomment l’oxygène en se décomposant et étouffent la faune aquatique.
Le modèle actuel aggrave également la crise hydrique. Utiliser des dizaines de litres d’eau potable chaque jour uniquement pour transporter des excréments devient intenable, surtout dans les régions soumises à des pénuries estivales.
Les solutions alternatives et le retour de l’or liquide
Pour sortir de cette impasse, des chercheurs et des designers développent des filières citoyennes de valorisation de l’urine. Des dispositifs simples et déconnectés des réseaux d’eau permettent de collecter le liquide à domicile.
L’urine peut être stabilisée pour éliminer les mauvaises odeurs d’ammoniaque, puis concentrée afin de faciliter son transport vers les zones agricoles. Des outils ergonomiques, comme des entonnoirs adaptés ou des tabourets de séparation, rendent la démarche accessible aux hommes comme aux femmes.
Sur le plan sanitaire, le sol se révèle plus efficace que l’eau pour gérer les résidus de médicaments. Les micro-organismes de la terre dégradent ces molécules plus facilement, évitant ainsi la pollution directe des rivières.
Des projets d’envergure commencent à voir le jour en milieu urbain. À Paris, l’éco-quartier Saint-Vincent-de-Paul intègre une collecte séparative de l’urine à l’échelle de chaque foyer. Les nutriments récupérés permettent de produire localement une quantité d’engrais équivalente aux besoins des espaces verts de la municipalité, ouvrant la voie à une véritable souveraineté circulaire.