Enregistré en public au festival La Claque à Marseille pour le podcast Corps heureux de Binge Audio, cet échange réunit l’animatrice Camille Test et Sabine Valence, autrice de l’ouvrage Aimé sans posséder et créatrice du compte Instagram « Fidélité mes fesses ». Ensemble, elles explorent les fondements de la monogamie obligatoire, interrogent la notion de fidélité et bousculent l’évidence de l’exclusivité sexuelle.
À travers un prisme résolument féministe, cette discussion offre une déconstruction philosophique et politique du couple traditionnel.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
L’exclusivité sexuelle et amoureuse imposée par la norme sociale n’est pas une prédisposition naturelle de l’être humain. Elle s’est construite historiquement pour des raisons patrimoniales, économiques et patriarcales.
La fidélité doit être repensée comme une forme de loyauté, de soutien et de présence au long cours, plutôt que comme un contrôle strict et asymétrique du corps de l’autre.
La souveraineté sexuelle individuelle est un droit inaliénable : être libre de disposer de son propre corps et de son désir ne devrait jamais être aliéné par un contrat de couple tacite ou explicite.
Les origines de la démarche et la déconstruction sémantique
La genèse de cette réflexion repose sur un constat de carence. Sabine Valence explique que les espaces féministes et sexopositifs s’emparent de nombreux sujets cruciaux comme le consentement ou la libération du désir. Pourtant, le concept de fidélité restait jusqu’alors un impensé majeur.
Cette fidélité est traditionnellement abordée sous la forme d’un contrat tacite. Ce pacte exige l’abandon du droit à disposer librement de son corps au profit d’un contrôle exercé par le partenaire.
L’analyse sémantique du terme révèle une anomalie culturelle. Dans tous les autres aspects de l’existence, la fidélité est synonyme de loyauté, de soutien indéfectible ou de présence.
On parle ainsi de la fidélité d’un ami ou de celle d’un animal de compagnie. Le seul autre contexte où ce terme revêt une dimension d’exclusivité absolue est le domaine religieux, à travers la figure du fidèle envers son Dieu. Le couple moderne calque son fonctionnement sur ce modèle sacrificiel.
Féminisme, consentement et illusion de la nature humaine
L’approche défendue ici refuse le piège des discours libertaires des décennies précédentes. Le slogan historique consistant à jouir sans entrave a parfois généré des dérives sexistes ou adultistes.
La critique actuelle se positionne sous un angle strictement éthique. Elle met en lumière une contradiction flagrante dans la gestion du consentement. Si une femme désire un rapport avec une personne extérieure et que cette dernière y consent, l’acte devrait relever de sa seule liberté.
Le système monogame exige pourtant le consentement du conjoint pour un acte impliquant le corps de sa partenaire. Cette exigence fausse la notion même d’intégrité individuelle : si l’on s’accorde sur le fait qu’on ne peut forcer personne à avoir un rapport sexuel, on devrait logiquement admettre qu’on ne peut l’interdire.
L’argument de la naturalité de la monogamie s’effondre face aux réalités statistiques et historiques. L’infidélité touche une proportion massive de la population, prouvant que la règle est constamment transgressée.
L’histoire humaine regorge de modèles alternatifs. La polygénie ou la polyandrie ont répondu à des nécessités d’organisation sociale ou de transmission des terres, notamment au Tibet.
L’exemple des Miau en Chine illustre une société matriarcale harmonieuse où la propriété des corps n’existe pas. Dans cette communauté, les femmes invitent les partenaires de leur choix dans leur espace personnel sans aliéner leur indépendance.
La pathologisation du désir et la fragilité du modèle unique
Les institutions psychologiques et thérapeutiques traditionnelles participent activement au maintien de la norme. De nombreux patients rapportent que leur volonté d’explorer des relations non exclusives est systématiquement analysée par leur psy comme une faille narcissique, une immaturité ou une anomalie émotionnelle.
Cette réaction rappelle la manière dont l’homosexualité fut autrefois pathologisée. Les thérapeutes n’échappent pas au conditionnement culturel qui érige le désir unique en dogme absolu.
Le système scolaire offre une analogie frappante : face à un modèle éducatif qui produirait la moitié d’échecs, on chercherait à corriger les enfants plutôt qu’à réformer l’institution. C’est précisément ce que fait la société en s’obstinant à réparer les individus plutôt qu’à interroger la structure du couple.
Cette rigidité textuelle pousse les relations vers des ruptures dramatiques. Des unions de plusieurs décennies, dotées d’un équilibre familial et économique précieux, sont brisées instantanément à cause d’une seule incartade physique.
Le couple est ainsi construit comme une maison immense bâtie sur un caillou minuscule et fragile : l’exclusivité sexuelle. Lorsque ce caillou bouge, tout s’effondre. Cette dynamique s’avère particulièrement violente pour les femmes, pour qui la séparation reste un vecteur majeur de précarisation financière.
La culture de l’insécurité et la pression des libidos
L’impératif monogame entretient une culture de la rivalité et de la hiérarchisation. En limitant l’amour à un choix exclusif, la société plonge les individus dans l’angoisse permanente de perdre leur statut unique.
Cette logique transforme l’autre et le monde extérieur en menaces potentielles pour la survie du binôme. Elle pousse également les individus à sacrifier des connexions précieuses sur l’autel de la pureté relationnelle.
La fluctuation du désir est un autre grand tabou de la conjugalité. Imaginer que deux libidos vont s’accorder parfaitement et au même rythme sur une période de vingt ou trente ans relève de l’utopie.
Cette attente crée une codépendance mécanique génératrice de pressions subtiles. Sans parler de viol ou de devoir conjugal explicite, de nombreuses femmes intègrent la nécessité de se forcer pour maintenir la paix du ménage.
Des travaux récents, comme ceux de la sexologue Maïa Mazaurette sur la corvée de sexe ou les écrits de Clémentine Gallot sur la charge sexuelle, démontrent que l’exclusivité transforme le plaisir en une obligation logistique supportée majoritairement par les femmes.
Le rationnement du plaisir corporel et de la tendresse à l’échelle d’une société n’est pas neutre. Des études sociologiques et des thèses politiques, comme celles de Catherine Dorion, avancent que les cultures organisant la rareté des contacts physiques et de l’intimité hors mariage sont statistiquement les plus violentes.
Favoriser l’abondance d’amour, de toucher et de douceur permettrait de réduire les élans de domination et d’agressivité systémique. L’exclusivité produit l’effet inverse en érigeant des barrières entre les corps.
Souveraineté sexuelle contre utopie de la pureté
Face à ces constats, l’alternative ne réside pas dans l’adoption forcée d’une nouvelle étiquette comme le polyamour ou l’anarchie relationnelle. Sabine Valence opère une distinction fondamentale entre la monogamie de fait et la monogamie de principe.
Il est tout à fait possible de n’avoir qu’un seul partenaire et d’être pleinement heureux. La nuance réside dans le fait de conserver sa souveraineté : ne pas s’interdire de désirer ailleurs et ne pas exiger de l’autre qu’il aliène sa liberté pour rassurer notre ego.
Proposer cette liberté à son partenaire est un exercice d’une immense difficulté psychologique. Cela demande de s’affranchir d’un véritable lavage de cerveau culturel véhiculé par les productions artistiques et populaires.
La quête d’alignement parfait avec de nouveaux dogmes peut devenir aussi oppressive que l’ancienne norme. Les cercles militants de gauche tombent parfois dans l’injonction de la déconstruction immédiate, oubliant les limites émotionnelles de chacun.
L’analogie avec le véganisme est éclairante : on peut adhérer intellectuellement à l’antispécisme tout en éprouvant des difficultés pratiques à modifier radicalement son alimentation dans un monde qui encourage la consommation de viande. En amour comme ailleurs, la recherche d’une pureté absolue est destructrice.
La transition vers des relations plus libres est aussi une question de privilèges. Elle exige un capital économique pour financer des thérapies, une disponibilité mentale pour communiquer, ainsi qu’un environnement géographique et social adapté. Il est plus aisé de vivre la non-monogamie dans un milieu urbain progressiste que dans un environnement rural traditionnel.
Le droit et l’organisation sociétale restent de puissants freins au changement. Les structures successorales, fiscales et familiales sont entièrement pensées pour le modèle du duo exclusif. En attendant une évolution législative lointaine, l’introduction de la souveraineté des corps au sein des couples existants constitue une première étape essentielle pour aérer nos espaces intimes.