Cette vidéo de France Culture déconstruit le mythe d’une accession purement légale et démocratique d’Adolf Hitler au pouvoir. Elle démontre que son arrivée à la chancellerie résulte d’une alchimie complexe entre des succès électoraux réels mais incomplets, une violence de rue omniprésente et des intrigues politiques menées par des élites conservatrices persuadées de pouvoir le manipuler.

Ce qu’il faut retenir

  • Le parti nazi n’a jamais obtenu la majorité absolue lors d’élections libres: ses succès électoraux, bien que fulgurants après la crise de 1929, ont plafonné à environ 37 % des voix.

  • La violence paramilitaire des sections d’assaut a joué un rôle moteur: elle a instauré un climat de guerre civile et d’intimidation qui a poussé la bourgeoisie effrayée à se tourner vers l’extrême droite.

  • Hitler n’a pas pris le pouvoir de force, on le lui a donné: son accession est le fruit des manœuvres de politiciens comme Franz von Papen qui ont convaincu le président Hindenburg de le nommer pour servir leurs propres intérêts.

Des victoires électorales nécessaires mais insuffisantes

L’histoire commence par une mise au point essentielle: Hitler n’est pas arrivé au pouvoir de manière strictement légale. Si le Parti national-socialiste (NSDAP) a connu une ascension électorale spectaculaire, celle-ci n’explique pas tout.

Fondé en 1920, le parti reste longtemps marginal et ancré localement en Bavière. Après l’échec d’un coup d’État en 1923 et son passage en prison, Hitler change de stratégie et opte pour la voie légale en 1925.

L’objectif est alors d’utiliser les outils de la démocratie pour mieux l’abattre de l’intérieur, une tactique assumée par Joseph Goebbels qui comparait les nazis à des loups entrant dans la bergerie. Les résultats sont d’abord médiocres, avec seulement 2,6 % des voix en 1928.

C’est la crise économique de 1929 qui sert de catalyseur. Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les chômeurs qui votent massivement pour le nazisme, car ceux-ci restent fidèles à la gauche.

Le socle électoral nazi se trouve dans la classe moyenne rurale et la petite bourgeoisie protestante. Ces populations, terrifiées par le déclassement et la peur de devenir chômeurs à leur tour, délaissent les partis traditionnels de droite pour se ruer vers le NSDAP.

En juillet 1932, le parti atteint son apogée électorale avec 37,3 % des suffrages. Bien que massif, ce score ne lui donne pas la majorité nécessaire pour gouverner seul, ce qui oblige Hitler à s’appuyer sur d’autres leviers de puissance.

La violence politique et la brutalisation de la société

La deuxième composante fondamentale de cette prise de pouvoir est l’usage systématique de la violence. Les sections d’assaut, ou chemises brunes, constituent une organisation paramilitaire qui compte près de 500 000 membres au début des années 1930.

Cette armée privée sème le chaos dans les rues et provoque des vagues de violence qui font des centaines de morts lors des périodes électorales. Cette situation s’inscrit dans un contexte européen plus large de brutalisation des sociétés après la Première Guerre mondiale.

Les anciens combattants ont rapporté des tranchées une culture de la violence qu’ils ont transposée dans la sphère politique. Hitler exploite cette mémoire de guerre pour prôner une Allemagne fonctionnant comme un régiment.

La violence n’est pas seulement physique, elle est aussi psychologique. Elle sert à intimider les opposants et à saturer l’espace public de symboles de force et de virilité guerrière.

Avec des millions d’armes à feu en circulation, l’Allemagne vit une forme de guerre civile larvée. Cette insécurité permanente profite aux nazis, car elle pousse les élites et la bourgeoisie à réclamer un retour à l’ordre, quitte à sacrifier la démocratie.

Pour beaucoup, le choix se résume à une alternative radicale entre le communisme et l’extrême droite. Face à cette peur du « péril rouge », une grande partie des classes dirigeantes finit par considérer Hitler comme un moindre mal.

La compromission des élites et les intrigues de palais

Le dernier pilier de cette accession au pouvoir est le rôle trouble joué par les élites allemandes. Si les grands patrons n’ont pas financé Hitler dès ses débuts, ils se sont ralliés à lui lorsqu’ils l’ont vu aux portes du pouvoir fin 1932.

Le soutien de certains magnats de la presse, comme Alfred Hugenberg, a été crucial pour offrir une visibilité médiatique sans précédent aux thèses racistes et antisémites du parti nazi.

Cependant, la responsabilité la plus directe incombe à une poignée d’hommes politiques jugés médiocres mais ambitieux, au premier rang desquels se trouve le chancelier Franz von Papen.

Ce dernier, manquant de base électorale, multiplie les manœuvres pour se maintenir au pouvoir, allant jusqu’à envisager de violer ouvertement la constitution de Weimar. Ce sont ses intrigues de palais qui vont sceller le destin de l’Allemagne.

Persuadé qu’il pourrait « encadrer » et manipuler Hitler, von Papen convainc le vieux président Hindenburg de nommer le chef nazi au poste de chancelier le 30 janvier 1933.

Il espérait utiliser la popularité d’Hitler tout en conservant la réalité du pouvoir en tant que vice-chancelier. Cette erreur de jugement historique s’est avérée fatale pour la République et pour le monde.

Une fois en place, Hitler n’a eu besoin que de quelques mois pour détruire les institutions. L’incendie du Reichstag en février 1933 lui offre le prétexte idéal pour instaurer des décrets d’urgence et suspendre les libertés fondamentales.

En juillet 1933, soit à peine six mois après sa nomination, la dictature est installée. Les partis sont dissous et des dizaines de milliers d’opposants sont déjà enfermés dans les premiers camps de concentration.