L’histoire d’Irène Némirovsky est celle d’une double tragédie : celle d’une femme de lettres exceptionnelle broyée par l’horreur nazie et la collaboration, et celle d’un chef-d’œuvre littéraire resté silencieux pendant six décennies. Franck Ferrand nous transporte dans l’intimité d’une famille russe exilée en France, dont le destin bascule un matin d’automne 1942 dans un petit village du Morvan.
Ce récit ne retrace pas seulement le parcours d’une romancière à succès des années 1930, il explore également la quête de reconnaissance d’une femme qui aimait la France plus que tout, mais qui fut trahie par son pays d’adoption. À travers la valise de cuir conservée par sa fille Denise, c’est toute la mémoire d’une époque et le génie d’une auteure qui resurgissent, offrant une justice posthume éclatante à celle qui mourut dans l’anonymat des baraquements d’Auschwitz.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
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Un manuscrit sauvé du néant : pendant soixante ans, Denise Epstein a conservé sans l’ouvrir le carnet de sa mère, croyant qu’il s’agissait d’un journal intime trop douloureux à lire. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle qu’elle y découvre Suite française, un roman monumental sur l’Occupation qui recevra le prix Renaudot à titre posthume en 2004.
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Une vie d’errance et de succès : née à Kiev dans une famille juive richissime, Irène fuit la révolution russe de 1917 pour s’installer à Paris en 1919. Elle devient une figure majeure de la littérature française des années 1930 avec des succès comme David Golder, malgré une relation maternelle conflictuelle qui marquera profondément son œuvre.
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La trahison de la France : malgré sa conversion au catholicisme et son amour pour la culture française, Irène se voit refuser la naturalisation en 1935. Sous l’Occupation, elle est rattrapée par les lois raciales de Vichy, arrêtée par des gendarmes français en juillet 1942 et déportée à Auschwitz, où elle meurt peu après son arrivée.
L’héritage d’une valise de cuir
L’histoire commence par une image poignante : deux petites filles, Denise et Élisabeth, dans une salle de classe du Morvan en 1942. Elles attendent une mère qui ne reviendra jamais, alors que la gendarmerie française vient les chercher pour les transférer à Drancy.
Grâce à l’humanité inattendue d’un officier allemand et au dévouement de leur gouvernante Julie, les enfants échappent à la déportation. Avant de disparaître à son tour, leur père, Michel Epstein, confie à Denise une lourde valise en cuir contenant le carnet d’Irène.
Ce carnet, écrit d’une écriture minuscule pour économiser le papier, restera fermé pendant soixante ans. Denise n’avait pas la force de se plonger dans les souvenirs d’une mère si brutalement arrachée à sa vie, jusqu’au jour où elle réalise que ces pages ne sont pas des confessions intimes, mais une fresque romanesque d’une puissance inouïe.
Une enfance entre faste et solitude
Pour comprendre le génie de Némirovsky, il faut remonter à Kiev en 1903. Elle naît dans un milieu de haute finance, fille d’un banquier influent et d’une mère mondaine, Anna, dont la futilité et le manque d’affection seront le moteur de nombreux personnages de la romancière.
Irène trouve refuge auprès de sa gouvernante française, Mademoiselle (surnommée Zelle), qui lui transmet l’amour de la langue de Molière. Cette enfance dorée est pourtant ponctuée par la violence des pogroms de 1905, où la petite fille doit se cacher pour échapper à l’antisémitisme déjà présent en Russie.
La Première Guerre mondiale et la révolution de 1917 sonnent le glas de ce monde. Après le suicide de Zelle et une fuite périlleuse à travers la Finlande et la Suède, la famille arrive enfin à Paris en juillet 1919, la ville des rêves d’Irène.
L’ascension d’une étoile littéraire
À Paris, la jeune femme de seize ans se jette avec passion dans la vie des Années folles. Étudiante à la Sorbonne, elle fréquente les théâtres et les casinos, tout en commençant à écrire pour « inventer d’autres vies que la sienne ».
En 1924, elle rencontre Michel Epstein, un banquier russe comme son père, qui lui apporte la stabilité émotionnelle nécessaire à sa création. Leur mariage en 1926 marque le début d’une période de production intense où elle enchaîne les récits aux accents autobiographiques.
Le véritable tournant survient en 1929 avec la publication de David Golder. Bernard Grasset, l’éditeur, est tellement impressionné par la force « balzacienne » du manuscrit qu’il publie une petite annonce pour retrouver l’auteur, ne pouvant croire qu’une si jeune femme ait pu écrire une œuvre aussi mature et cruelle.
L’ombre de l’exclusion
Malgré sa célébrité et son intégration parfaite, le destin d’Irène s’assombrit avec la montée des périls. En 1935, l’administration française lui refuse la naturalisation, un acte de rejet qui préfigure les horreurs à venir.
Lorsque la guerre éclate et que le régime de Vichy s’installe, sa conversion au catholicisme ne lui est d’aucun secours face aux lois raciales. Elle se réfugie avec sa famille à Issy-l’Évêque, où elle commence la rédaction de ce qui deviendra Suite française.
Elle y décrit avec une lucidité effrayante la débâcle de 1940 et l’exode des Français. Consciente du danger, elle écrit à son éditeur qu’elle suppose travailler sur des « œuvres posthumes », tout en continuant à noircir ses carnets avec une discipline exemplaire.
La fin tragique et la justice de l’histoire
Le 13 juillet 1942, deux gendarmes français frappent à sa porte. Dans un calme glacial et une dignité absolue, Irène fait ses adieux à ses filles et part pour ce qu’elle appelle « un voyage de quelques jours ».
Elle est déportée par le convoi n°6 vers Auschwitz, où elle meurt le 17 août 1942, officiellement de la grippe, en réalité d’épuisement et de désespoir. Son mari, Michel, sera gazé dès son arrivée au camp quelques mois plus tard.
Il aura fallu attendre 2004 pour que le monde redécouvre son talent. En recevant le prix Renaudot plus de soixante ans après sa mort, Irène Némirovsky a finalement obtenu cette reconnaissance éternelle qu’elle cherchait tant, gravant son nom à jamais dans le panthéon des lettres françaises.