Dans cette conférence tenue à HEC Paris, la philosophe et magistrate Valérie Charolles propose une déconstruction rigoureuse de la confusion sémantique entre libéralisme et capitalisme.
Forte d’un double parcours de chercheuse et de haute fonctionnaire, elle démontre que nos pratiques économiques actuelles, souvent qualifiées de libérales, trahissent en réalité les principes fondamentaux des pères fondateurs du libéralisme, au premier rang desquels figure Adam Smith.
L’enjeu n’est pas seulement théorique : il est démocratique. En nommant mal notre système, nous nous enfermons dans une fatalité économique qui nous empêche de penser des alternatives viables.
À travers une analyse structurée en plusieurs strates, Valérie Charolles nous invite à redécouvrir un libéralisme originel qui place l’équilibre, le travail et la régulation au cœur de la cité, loin de l’accumulation sans fin du capitalisme financier contemporain.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
- la distinction entre libéralisme et capitalisme repose sur la source de valeur : le travail pour le premier, le capital pour le second.
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le capitalisme contemporain favorise les positions dominantes (« too big to fail »), ce qui est l’antithèse absolue de la concurrence libre prônée par Adam Smith.
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la réhabilitation du concept de travail comme valeur active, et non comme simple charge comptable, est la clé pour sortir d’une économie de pure accumulation.
Le libéralisme classique face aux dérives du capitalisme
Le point de départ de la réflexion est la confrontation entre l’œuvre d’Adam Smith, « La Richesse des nations », et nos pratiques actuelles. Contrairement aux idées reçues, le libéralisme originel considère la concurrence comme un outil de discipline pour empêcher les positions dominantes.
Aujourd’hui, nous observons des monopoles de fait, notamment chez les géants du numérique ou dans le secteur financier. Le concept du « too big to fail » (trop gros pour faire faillite) apparu en 2008 est une insulte au libéralisme : dans un marché réellement libéral, une entité qui échoue doit pouvoir tomber sans entraîner tout le système, ou ne devrait jamais atteindre une taille telle qu’elle menace l’intérêt général.
Un autre point de rupture majeur concerne la nature du travail. Pour Smith, le travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit ses richesses. C’est la propriété la plus sacrée. Pourtant, dans notre grammaire économique moderne — la comptabilité — le travail n’est traité que comme une charge ou une dette, jamais comme un actif créateur de valeur.
L’horizon de l’équilibre contre le dogme de la croissance infinie
Valérie Charolles souligne une différence d’horizon fondamentale. Le libéralisme classique vise un état d’équilibre, inspiré de la vertu aristotélicienne : ni manque, ni démesure (hubris). À l’inverse, l’école néoclassique, qui sert de socle au capitalisme moderne, a introduit le principe de maximisation via le calcul marginaliste.
Cette maximisation est problématique au plan philosophique car aucun organisme vivant ne peut subsister en étant constamment au maximum de ses capacités. Transposé à l’économie, cela donne le dogme de la croissance du PIB comme indicateur unique de réussite, masquant souvent des réalités humaines et écologiques disparates.
Le libéralisme, tel qu’il a été pensé aux Lumières, n’est pas un système d’accumulation frénétique. C’est une organisation sociale où l’intérêt individuel est tempéré par la « sympathie » et le respect d’autrui. Redécouvrir cette tempérance permettrait de concevoir une économie de marché compatible avec les limites planétaires et le bien-être social.
La philosophie comme outil de déconstruction de la doxa
Pourquoi ces différences ne nous sautent-elles pas aux yeux ? Charolles explique que nous subissons l’économie comme un destin au lieu de la penser. Elle utilise un dispositif en quatre strates pour analyser cette confusion : les pratiques, les normes (comme la comptabilité), les théories (la science économique) et les discours (la doxa).
Si, dans les pratiques, le capitalisme domine, le discours public continue d’utiliser le terme « libéralisme » pour justifier des politiques qui, paradoxalement, renforcent les détenteurs de capital au détriment des libertés individuelles et du travail. Cette indistinction crée une « société fermée » où aucune alternative ne semble possible.
L’économie néoclassique est ici pointée du doigt comme une forme d’idéologie totalitaire au sens d’Hannah Arendt. Elle prétend tout expliquer par des axiomes logiques déconnectés du réel, comme l’hypothèse des anticipations rationnelles. En redevenant explicite sur les présupposés de nos modèles, nous pourrions rouvrir le débat démocratique.
Vers une réforme des normes comptables et du rôle de l’état
Pour sortir de cette impasse, la conférencière propose des pistes concrètes, notamment une réforme de la comptabilité. Si l’on veut redonner sa place au travail, il faut cesser de le voir uniquement comme un coût. Les dépenses de formation, par exemple, devraient être traitées comme des investissements (actifs incorporels) et non comme des charges immédiates.
L’État a également un rôle crucial à jouer, non pas comme un planificateur autoritaire, mais comme un garant de l’équité. Elle cite John Rawls pour rappeler qu’un système juste doit assurer l’équité « en amont », dès la définition des règles du jeu économique, et non se contenter de réparer « en aval » les dégâts sociaux par l’impôt.
En France, le poids des prélèvements obligatoires est souvent critiqué sans discernement. Charolles appelle à comparer ce qui est comparable : si l’État finance l’éducation, la santé et les retraites, il ne s’agit pas d’une ponction inutile mais d’une gestion collective de services qui, ailleurs, sont privés. Le libéralisme bien compris n’est pas l’absence d’État, mais un État qui assure les infrastructures et l’éducation nécessaires au bon fonctionnement du marché.
Conclusion et ouverture sur le temps long
En conclusion, Valérie Charolles rappelle que les systèmes économiques sont des constructions humaines, et non des lois de la nature. La distinction entre libéralisme et capitalisme est une clé de libération intellectuelle. Elle permet de sortir du face-à-face stérile entre partisans d’un marché dérégulé et partisans d’une économie étatisée.
La transition vers un modèle plus équilibré est un processus long, comparable à l’installation de la démocratie. Le défi actuel, face à l’urgence climatique et aux fractures sociales, est de faire évoluer nos outils techniques (normes comptables, modèles de prévision) pour qu’ils reflètent enfin la réalité de la valeur humaine et environnementale.
L’espoir réside dans la prise de conscience des limites du modèle d’accumulation. En cessant de se tromper de mots, les futurs dirigeants — comme les étudiants d’HEC — pourront construire une économie qui ne soit plus une idéologie, mais un lieu de dialogue et de progrès partagé.