L’époque moderne, s’étendant du XVe au début du XIXe siècle, est traditionnellement perçue comme un temps de progrès et de renouvellement intellectuel. Dans cet entretien mené par Christophe Dickès pour Storiavoce, l’historien Benjamin Deruelle propose d’interroger cette vision linéaire en présentant l’ouvrage collectif L’Épreuve des modernités.
Cette étude invite à dépasser les clichés simplificateurs pour appréhender la transition vers la modernité non pas comme une rupture brutale, mais comme une dynamique complexe, marquée par des tensions, des hésitations et des mutations asynchrones à travers le continent européen.
Ce qu’il faut retenir
La transition vers l’époque moderne ne constitue pas une rupture uniforme, mais un ensemble de transformations asynchrones où les survivances médiévales coexistent avec les mutations intellectuelles et techniques.
La notion de réforme et le rapport au temps ont progressivement évolué, faisant passer la vision du monde d’une perception cyclique ancrée dans le passé à une conception linéaire tournée vers l’avenir.
La modernité européenne possède une face sombre indissociable de son essor, caractérisée par une guerre quasi permanente sur le continent, la colonisation violente et le développement de la traite négrière.
Une transition marquée par des évolutions asynchrones
L’expression des « temps modernes » a été formulée à la fin du XVe siècle par des érudits désireux de marquer une rupture avec le passé récent. Ils cherchaient alors dans l’Antiquité des réponses aux défis de leur propre époque. Au XIXe siècle, les historiens ont transformé cette catégorie en un concept global, y voyant les prémices des révolutions politiques et industrielles. Cette approche a longtemps imposé l’idée d’une frontière nette entre le Moyen Âge et la modernité.
Les recherches contemporaines privilégient désormais la notion de transformations asynchrones. Les évolutions ne surviennent pas simultanément dans tous les domaines ni au même rythme selon les régions. Ainsi, de nombreuses structures et représentations médiévales perdurent très tardivement, parfois jusqu’au milieu du XVIIe siècle. L’idéal chevaleresque, loin d’être un simple résidu du passé, s’intègre pleinement dans les pratiques de la première modernité.
Cette période oscille en permanence entre enthousiasme et inquiétude face aux nouveautés. Une gravure de la fin du XVIe siècle illustre parfaitement ce paradoxe en mettant en regard deux innovations majeures : l’imprimerie, vecteur de diffusion des savoirs et de l’humanisme, et le canon, instrument de destruction massifiée. Les contemporains vivent ces mutations dans une incertitude profonde, conscients des opportunités offertes tout en mesurant les risques de déstabilisation sociale.
La redéfinition du temps et le sens du mot réforme
Le vocabulaire politique et religieux témoigne du glissement sémantique opéré au fil des siècles. Au début de la période moderne, le terme de réformation désigne avant tout un retour à la pureté originelle. Il s’agit de restaurer un âge d’or perdu en s’appuyant sur l’autorité des textes anciens. La nouveauté est alors perçue avec méfiance, car elle menace de perturber un ordre établi fondé sur la tradition.
Au cours du XVIIe siècle, le concept de réforme change progressivement d’orientation. Il cesse de se tourner vers le passé pour devenir un outil d’innovation orienté vers le futur. La fameuse querelle des Anciens et des Modernes traduit ce basculement culturel. Les érudits prennent conscience qu’ils accumulent des connaissances inédites, inconnues des auteurs de l’Antiquité.
Ce changement de perspective s’accompagne d’une transformation de la mesure et de la perception du temps. La conception cyclique de l’histoire, fondée sur la succession des âges et la hantise du déclin, laisse place à une trajectoire linéaire. Le temps devient une flèche tendue vers l’avenir, rendant le passé définitivement révolu. La réforme du calendrier grégorien participe de cette volonté de rationaliser le temps pour mieux structurer le monde.
Les zones d’ombre de l’expansion et la violence moderne
Si la modernité est souvent célébrée pour ses avancées scientifiques et culturelles, elle s’accompagne également d’une violence extrême. L’expansion européenne hors du continent s’est traduite par des traumatismes majeurs pour les populations autochtones. En Amérique, le choc microbien apporté par les conquistadors a provoqué la disparition de près de 80 % de la population locale, facilitant l’établissement des empires coloniaux.
Cette période est également marquée par la mise en place de la traite transatlantique. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, environ 12 millions d’Africains ont été déportés vers les colonies européennes. Les estimations historiennes rappellent la brutalité de ce système, où un captif sur huit mourait au cours du voyage. De même, les affrontements en Méditerranée et les raids maritimes ont maintenu un état de violence permanent pour de nombreuses communautés.
Sur le sol européen, la guerre constitue une réalité quasi continuelle. Durant les trois siècles de l’époque moderne, une seule année n’a connu aucun conflit armé sur l’ensemble du continent. Lorsque les grandes puissances ne s’affrontaient pas en Europe occidentale, des conflits majeurs comme les guerres du Nord ravageaient la Baltique. Ces affrontements répondaient à des enjeux d’expansion territoriale et de contrôle des routes commerciales, démontrant que l’État moderne s’est affirmé par la maîtrise et la rationalisation des moyens de coercition.