Dans ce récit passionnant consacré aux grands dossiers de l’Histoire sur Radio Classique, Franck Ferrand retrace le parcours fascinant d’Antonio Salieri. Longtemps relégué au rang de rival jaloux et d’assassin présumé de Wolfgang Amadeus Mozart, le compositeur italien mérite une réévaluation historique rigoureuse.

Cette analyse revient sur la carrière brillante d’un maître incontournable de la musique viennoise et sur la genèse d’un mythe tenace qui a traversé les siècles.

Ce qu’il faut retenir

  • Un géant de la musique viennoise : maître de chapelle impériale et pédagogue d’exception, Salieri a formé des figures illustres comme Beethoven, Schubert ou Liszt tout en dominant la vie musicale d’Europe centrale.
  • La naissance d’une légende noire : la rumeur d’un empoisonnement de Mozart a été popularisée par la littérature d’Alexandre Pouchkine puis consacrée par le film Amadeus de Miloš Forman, transformant une compétition professionnelle en crime passionnel.
  • Une relation complexe mais respectueuse : malgré des tensions réelles liées aux intrigues de la cour et à la défense de l’opéra italien, les deux compositeurs entretenaient une estime réciproque, scellée par l’admiration sincère de Salieri pour La Flûte enchantée.

Une légende noire forgée par la fiction

Antonio Salieri souffre depuis deux siècles d’une réputation détestable dans la mémoire collective.

L’histoire l’a injustement dépeint comme un intrigant médiocre. Elle a fait de lui le meurtrier envieux du génie de Salzbourg.

Cette image tragique découle principalement de la création littéraire du dix-neuvième siècle.

En 1830, le poète Alexandre Pouchkine publie un drame intitulé Mozart et Salieri. Le compositeur Rimski-Korsakov transforme ensuite cette pièce en opéra. Le récit met en scène un Salieri habité par un monologue glaçant, convaincu qu’il doit sacrifier Mozart pour préserver l’avenir de la musique.

Au vingtième siècle, le dramaturge Peter Shaffer reprend ce thème dramatique.

Sa pièce connaît un succès phénoménal sur les scènes de Londres et de New York. Quelques années plus tard, le réalisateur Miloš Forman adapte cette rivalité sur grand écran. Le film Amadeus remporte une pléiade de récompenses prestigieuses aux Oscars et aux Golden Globes.

L’interprétation magistrale de l’acteur F. Murray Abraham fige l’image d’un Salieri dévoré par la rancœur. L’affiche du film proclame d’ailleurs que tout est vrai. Le grand public assimile ainsi une pure fiction romanesque à une vérité historique documentée. Pourtant, la réalité de la vie de Salieri se révèle bien différente de ce drame cinématographique.

Un parcours d’excellence à la cour impériale

Né en août 1750 dans la province de Vérone, le jeune Antonio grandit au sein d’une famille de marchands mélomanes.

Le garçon au caractère affirmé baigne très tôt dans un environnement artistique stimulant. Orphelin à l’adolescence, il est emmené à Venise par des amis aristocrates pour parfaire sa formation musicale auprès des meilleurs maîtres de Saint-Marc.

Sa destinée bascule lors d’une rencontre décisive en 1766.

Le compositeur Florian Gassmann, successeur de Gluck à Vienne, repère immédiatement le talent exceptionnel du jeune chanteur. Il le prend sous sa protection et l’emmène dans la capitale autrichienne.

Gassmann devient un véritable père spirituel pour l’adolescent.

Il veille à son éducation religieuse et musicale. Il l’introduit auprès des personnalités les plus puissantes de la cité, notamment le librettiste Métastase et le compositeur Gluck.

Très vite, le jeune Italien est présenté à l’empereur Joseph II.

Le monarque est immédiatement séduit par l’aisance et le charme du musicien. Salieri entre alors au service de la cour impériale pour une carrière ininterrompue de plusieurs décennies.

L’Italien gravit rapidement tous les échelons du pouvoir culturel.

Il devient le directeur de l’opéra italien puis le maître de la Chapelle impériale en 1788. Il fonde et préside des sociétés de concert influentes. Les institutions européennes le couvrent d’honneurs : la ville de Vienne lui offre son médaillon d’or, la France le nomme chevalier de la Légion d’honneur et membre correspondant de son Institut.

Parallèlement à ses compositions, Salieri devient un pédagogue recherché et généreux.

Il enseigne la composition à des élèves d’un niveau prodige : Beethoven, Liszt, Schubert, Czerny et Hummel. Il consacre une énergie considérable à promouvoir la carrière de ses jeunes disciples sans manifester la moindre jalousie à leur égard.

Rivalité professionnelle et vérités historiques

En 1781, le jeune Wolfgang Amadeus Mozart s’installe définitivement à Vienne.

Salieri occupe alors une position dominante et très respectée. Le nouveau venu cherche à se faire une place au sein de l’aristocratie austro-hongroise.

L’hostilité provient au départ du clan Mozart.

Dans ses lettres adressées à son père Léopold, Wolfgang exprime une vive amertume face à la toute-puissance du clan italien. Il déplore la faveur exclusive que l’empereur accorde à Salieri. De son côté, Léopold suspecte le maître italien de saboter la carrière de son fils.

La proximité de leurs travaux alimente une saine compétition.

Les deux hommes puisent leurs sujets dans les pièces de Beaumarchais et travaillent avec le même librettiste de génie, Lorenzo Da Ponte. Par exemple, le livret de Cosi fan tutte était initialement destiné à Salieri. Jugeant le texte insuffisant, l’Italien abandonne le projet, permettant à Mozart d’en faire le chef-d’œuvre que l’on connaît aujourd’hui.

Pourtant, Salieri ne cherche nullement à faire obstacle à son cadet.

En tant que responsable des théâtres impériaux, il valide personnellement la création des opéras majeurs de Mozart. Les représentations de L’Enlèvement au sérail ou des Noces de Figaro n’auraient jamais pu avoir lieu sans son aval direct.

Les tensions entre les deux compositeurs relèvent de la politique culturelle.

Salieri défend la tradition de l’opéra italien face à la montée en puissance de l’opéra germanique encouragée par l’empereur. Il s’agit d’une rivalité de style et d’influence, tout à fait habituelle dans le monde musical de l’époque.

Les rumeurs d’empoisonnement et le jugement de la postérité

À la fin de sa vie, la santé de Mozart se détériore rapidement.

En 1791, affaibli par la maladie, le compositeur salzbourgeois devient la proie d’idées sombres. Il confie à ses proches la peur d’avoir été empoisonné par une substance italienne redoutable, l’eau tofana.

La commande anonyme et mystérieuse du Requiem renforce ses angoisses paranoïaques.

En réalité, la partition a été commandée en secret par un aristocrate excentrique, le comte von Walsegg, qui souhaitait faire passer l’œuvre pour sa propre création en hommage à son épouse défunte.

Quelques semaines avant sa mort, les deux hommes affichent pourtant une grande complicité.

Le 13 octobre 1791, Mozart emmène Salieri et la cantatrice Katarina Cavalieri dans sa propre loge pour assister à La Flûte enchantée. Dans sa toute dernière lettre conservée, Mozart raconte à sa femme la réaction enthousiaste de son confrère. Salieri acclame chaque morceau avec chaleur, qualifiant la pièce de spectacle grandiose.

La rumeur d’un empoisonnement éclate rapidement après le décès de Mozart.

Certains observateurs remarquent un gonflement anormal du corps du défunt. La presse musicale s’empare de l’affaire. Bien que le fils de Mozart ait lui-même écarté la responsabilité de Salieri, le soupçon empoisonne la fin de vie du maître italien.

Retiré de la composition au début du dix-neuvième siècle, Salieri assiste impuissant au changement des goûts musicaux.

Il se sent dépassé par la modernité romantique. Pendant que sa propre musique s’efface des répertoires, le culte voué à Mozart ne cesse de croître dans toute l’Europe.

Antonio Salieri s’éteint à Vienne en 1825, hanté par les calomnies.

Aujourd’hui, les musicologues redécouvrent la finesse de ses opéras français et italiens comme Tarare ou Les Danaïdes. Si sa musique manque parfois de la profondeur mozartienne, elle témoigne d’un savoir-faire exceptionnel qui mérite d’être dissocié des mythes romanesques.