Cette conférence, tenue à l’université Paul-Valéry Montpellier 3 lors du festival de lutte contre les discriminations de 2022, réunit des experts et des militants pour explorer la complexité de l’identité de genre.
Le docteur Mehdi Liratni, docteur en psychologie, y expose une vision à la fois scientifique et humaniste de ce sujet souvent mal compris ou simplifié à l’excès.
Le dialogue s’établit entre la recherche académique, l’expérience clinique de l’accompagnement des personnes transgenres et les réalités vécues par les membres de la communauté lgbt+.
L’objectif est de déconstruire les préjugés et d’offrir des outils de compréhension pour naviguer dans la diversité des identités contemporaines.
Résumé des points abordés
Ce qu’il faut retenir
-
L’identité humaine est une construction multidimensionnelle : elle intègre des données civiles, biologiques, psychologiques et sociales, dont le genre n’est qu’une composante parmi d’autres.
-
La binarité de genre est une simplification sociale : l’histoire de l’humanité et la biologie (notamment via l’intersexuation) démontrent que le sexe et le genre s’inscrivent sur un continuum plutôt que dans deux cases hermétiques.
-
La souffrance psychologique naît souvent de la rigidité des concepts de soi : l’approche thérapeutique proposée vise à aider l’individu à se définir par ses valeurs et ses actions plutôt que de s’enfermer dans des stéréotypes de genre limitants.
Les multiples dimensions de l’identité
Pour bien comprendre ce qu’est le genre, il est nécessaire de le replacer dans le cadre plus large de l’identité. Le docteur Liratni explique que l’identité ne se résume pas à un seul facteur : elle commence par l’identité civile, c’est-à-dire les données factuelles comme le nom, le lieu de naissance ou les droits légaux.
Vient ensuite l’identité biologique, qui englobe le génome, les empreintes digitales ou même la voix, qui est unique à chaque individu sur terre. On y ajoute l’identité psychologique, liée à la personnalité et à la gestion des émotions, ainsi que l’identité sociale, qui définit notre appartenance à des groupes ou nos valeurs communes.
Le genre apparaît alors comme l’un de ces critères identitaires. Il se décline en rôles de genre, qui sont les comportements attendus par la société, et en stéréotypes de genre, qui sont des généralisations souvent rigides sur ce que devrait être un homme ou une femme.
La question de l’origine du genre est centrale dans le débat. Si certains avancent des arguments biologiques, comme l’influence de la testostérone sur les préférences motrices ou l’empathie dès le plus jeune âge, la conférence insiste sur la part prépondérante de l’apprentissage social.
En citant Simon de Beauvoir, l’intervenant rappelle que l’on ne naît pas femme ou homme, mais qu’on le devient par un processus de conditionnement. Des études montrent que les adultes s’adressent différemment aux bébés selon le sexe qu’ils leur attribuent, utilisant des tons et des adjectifs spécifiques : la douceur pour les filles et la force pour les garçons.
Ce marquage commence dès la naissance avec l’assignation d’un genre basée sur l’apparence des organes génitaux. Pourtant, ces rôles ne sont plus nécessaires à la survie de l’espèce dans nos sociétés modernes : les fonctions d’éducation, de protection ou de subsistance peuvent être assurées par n’importe qui, indépendamment de son sexe biologique.
Le continuum biologique et historique
Un argument fort contre la binarité stricte est celui de la biologie elle-même. Environ 2 % des naissances présentent des variations intersexuées, ce qui signifie que les caractéristiques gonadiques ou chromosomiques ne correspondent pas aux définitions classiques du mâle ou de la femelle.
Si le sexe biologique est un continuum, alors le genre doit l’être également par extension logique. L’histoire mondiale confirme cette vision : sur les cinq continents et depuis l’antiquité, de nombreuses cultures ont reconnu et valorisé des troisièmes ou quatrièmes genres.
Dans ces sociétés, les personnes ayant une identité de genre diverse occupaient souvent des fonctions respectées : elles étaient médiatrices avec le monde spirituel, soignantes ou chargées de la transmission des savoirs. Cela montre que notre vision binaire actuelle est loin d’être universelle ou immuable.
Souffrance psychologique et approche thérapeutique
La souffrance liée à l’identité de genre, souvent appelée dysphorie, survient lorsque le ressenti intérieur ne correspond pas au corps biologique ou à la perception sociale. Le docteur Liratni utilise le modèle de la thérapie d’acceptation et d’engagement (act) pour aider ses patients.
Le problème réside souvent dans ce qu’il appelle le « soi comme concept » : une vision rigide de soi-même qui se compare sans cesse à des stéréotypes inatteignables. Cette rigidité psychologique enferme l’individu dans une lutte intérieure épuisante contre ses propres émotions et contre le regard des autres.
Le but de l’accompagnement n’est pas de poser un diagnostic médical, car la transidentité n’est pas une pathologie. Il s’agit plutôt d’aider la personne à retrouver de la flexibilité en se distanciant des pensées douloureuses et en se focalisant sur ce qui donne vraiment du sens à sa vie.
Dépasser le genre par les valeurs
L’une des propositions les plus innovantes de la conférence est d’inviter chacun à construire une identité riche au-delà du genre. L’intervenant encourage ses patients à se demander qui ils veulent être en termes de qualités et de valeurs : veulent-ils être bienveillants, créatifs, autonomes ou curieux ?
Ces valeurs sont indépendantes du genre et permettent de définir une singularité profonde. En clarifiant ses valeurs, on peut engager des actions concrètes et valorisées, même si le parcours de transition n’est pas terminé ou si la société reste parfois hostile.
L’identité de genre devient alors comme un vêtement ou un costume que l’on choisit : c’est une façon de se présenter au monde, mais cela ne définit pas l’intégralité de l’être humain. Cette approche permet de réduire l’anxiété en déplaçant le curseur de la simple conformité physique vers l’épanouissement personnel global.
Vers une évolution collective des mentalités
La conférence se termine par un échange avec le public sur les moyens de faire évoluer la société. La visibilité dans les médias, le cinéma et les réseaux sociaux joue un rôle crucial pour normaliser la diversité des parcours de vie.
Des films comme Petite Fille ou des documentaires comme Disclosure sont cités comme des outils puissants pour toucher les émotions et bousculer les représentations mentales. L’éducation des plus jeunes est également primordiale, car les enfants possèdent naturellement une plus grande flexibilité cognitive que les adultes.
Le chemin vers une société plus inclusive passe par la désacralisation des étiquettes de genre. En apprenant à percevoir l’autre d’abord comme une personne avec ses valeurs propres, nous pourrons collectivement dépasser les préjugés et les discriminations qui polluent encore trop souvent les relations humaines.