Dans cet épisode du podcast Encore heureux produit par Binge Audio, la journaliste Camille Test reçoit Arielle de Gage, traductrice de l’ouvrage majeur de Tricia Hersey, Rest is Resistance, paru en français sous le titre Reposez-vous. Ensemble, elles explorent les mécanismes profonds de notre épuisement contemporain en croisant les perspectives politiques, historiques et sociales.

Loin d’être une simple critique superficielle de nos rythmes de vie, cet échange redéfinit le repos non pas comme une commodité ou un outil d’optimisation personnelle, mais comme un acte de résistance radical et collectif face aux structures d’oppression économiques.

Ce qu’il faut retenir

  • Le repos est un acte éminemment politique et subversif : refuser l’épuisement systématique imposé par les structures économiques dominantes constitue une véritable libération, en particulier pour les populations minorisées.
  • La culture de la productivité puise ses racines historiques dans l’exploitation : notre obsession contemporaine pour le travail et l’occupation permanente découle directement de logiques historiques d’asservissement et de rentabilisation des corps.
  • L’imagination et le rêve sont des outils de transformation sociale : s’accorder des espaces de vide et d’inactivité permet de restaurer notre capacité à concevoir un avenir alternatif et à construire de nouvelles solidarités.

Une perspective afroqueer et de justice du handicap

L’entretien s’ouvre sur la définition de la grille de lecture d’Arielle de Gage, ancrée dans une perspective afroqueer et dans le mouvement de la justice du handicap, souvent désigné sous le terme anglophone de disability justice. Cette approche permet de marquer une rupture nette avec l’antivalidisme classique.

L’antivalidisme traditionnel tend parfois à isoler la question du handicap des autres dynamiques sociales. La perspective intersectionnelle adoptée ici refuse catégoriquement cette séparation : les dominations ne s’additionnent pas, elles s’articulent entre elles.

Le concept de justice du handicap se concentre spécifiquement sur les vécus des personnes à la fois marginalisées, racisées et queers. Ces populations se retrouvent historiquement et socialement à la marge des mouvements de défense traditionnels. En plaçant ces identités inséparables au cœur de la réflexion, on met en lumière la façon dont les institutions évaluent la valeur d’un être humain à l’aune exclusive de sa capacité de production économique.

Le ministère de la sieste et l’œuvre de Tricia Hersey

Tricia Hersey s’est fait connaître internationalement en fondant une initiative originale : le ministère de la sieste, ou The Nap Ministry. À l’origine, cette démarche est née d’un parcours personnel marqué par la précarité, la parentalité et des études théologiques intenses menées de front.

Faute de trouver un emploi correspondant à ses aspirations, la fondatrice a imaginé un espace d’expérimentation collective. Elle a réuni des participants dans une pièce confortable, agrémentée de musique, de couvertures et d’iconographies représentant des personnes noires en train de se reposer.

Le succès immédiat de ces siestes collectives a révélé un immense besoin de déconnexion. Cependant, cette initiative a rapidement été victime de son succès, subissant une tentative de cooptation par l’industrie du développement personnel.

Les milieux favorisés et les élites expatriées se sont parfois approprié le concept en le vidant de sa substance. L’autrice déplore vivement cette récupération : le repos qu’elle prône ne peut être dissocié de sa charge politique. Il ne s’agit pas d’une technique de bien-être pour cadres fatigués, mais d’une revendication de dignité humaine.

La culture de la broyeuse

L’ouvrage introduit un concept central, traduit en français par l’expression « culture de la broyeuse », qui correspond au terme anglophone grind culture. Le mot évoque littéralement l’action d’écraser, de moudre, à l’image d’un outil agricole destiné à broyer le grain.

Cette métaphore illustre parfaitement la violence d’un système économique qui traite les corps humains comme des machines remplaçables. Cette culture pousse les individus à se valoriser uniquement à travers l’épuisement, le surmenage et l’occupation constante.

L’analyse historique montre que ce système trouve sa source directe dans le capitalisme racial et l’esclavage, où le corps de l’esclave était exploité jusqu’à la mort pour produire de la richesse. Cette mémoire de la fatigue se transmet à travers les générations.

Des études récentes mettent d’ailleurs en évidence une dette de sommeil spécifique des personnes noires par rapport aux personnes blanches, liée au stress systémique. L’épuisement permanent a des conséquences concrètes sur l’espérance de vie, provoquant des mortalités prématurées.

La culture de la broyeuse ne se limite pas aux États-Unis : elle se manifeste également en France de manière très insidieuse. Bien que les acquis sociaux protègent partiellement les travailleurs, ces droits font l’objet d’attaques politiques systématiques.

La rhétorique politique actuelle s’articule fortement autour de la prétendue valeur travail, culpabilisant les personnes précaires, les chômeurs ou les bénéficiaires de minima sociaux. L’inactivité est perçue comme une faute morale, un héritage direct d’une culture catholique ancienne qui condamne la paresse et l’oisiveté.

Cette idéologie est inculquée dès l’enfance à travers le système scolaire français. Les enfants sont soumis à des rythmes stricts, des horaires prolongés et des charges de devoirs massives.

L’apprentissage de la docilité corporelle commence sur les bancs de l’école, préparant les futurs citoyens à accepter l’aliénation du monde du travail. Même les grands textes littéraires classiques étudiés en classe, comme Candide de Voltaire et sa célèbre conclusion sur la nécessité de cultiver notre jardin, fonctionnent comme des pamphlets contre l’oisiveté, instillant l’idée que le travail est le seul remède aux maux humains.

Le corps comme lieu de libération

Pour contrer cette aliénation, le repos doit être envisagé à travers des pratiques somatiques concrètes. Le système actuel réussit à dissocier les individus de leurs propres sensations physiques : on apprend à ignorer la faim, la fatigue ou la douleur pour rester productif.

L’école et l’entreprise imposent un contrôle strict des fonctions biologiques élémentaires : il faut uriner, manger ou se reposer uniquement aux heures explicitement autorisées par l’institution.

Réinvestir le corps devient alors un acte de résistance. L’autrice propose des gestes simples et accessibles : faire des siestes, prendre de longues douches chaudes, marcher lentement, regarder le ciel ou s’asseoir sur un banc sans aucun objectif de rendement.

Il s’agit de s’accorder le droit à la gratuité de l’action. Cette démarche s’oppose radicalement aux dispositifs capitalistes comme les bars à sieste ou les espaces de relaxation aménagés par les entreprises, qui ne visent qu’à recharger la force de travail de l’employé pour le rendre encore plus efficace après sa pause.

Le repositionnement par rapport à la productivité exige également de traverser un processus de deuil difficile mais nécessaire : le deuil du mythe de la méritocratie. De nombreuses personnes, notamment issues de l’immigration, ont été bercées par l’illusion que le travail acharné garantissait la sécurité matérielle et la reconnaissance sociale.

Accepter que le système est fondamentalement biaisé et qu’aucune récompense ultime ne viendra valider les sacrifices consentis est douloureux. C’est pourtant le passage obligé pour cesser de sacrifier sa santé, ses amitiés et sa vie de famille au profit d’intérêts économiques extérieurs.

Sacraliser le repos et réenchanter le rêve

L’ouvrage se distingue par son ton teinté de spiritualité, influencé par les études théologiques de la théoricienne et son éducation dans l’Église noire américaine. Le texte adopte parfois la structure d’un sermon, ce qui a représenté un défi majeur lors de la traduction pour le public français, traditionnellement plus réticent face aux références religieuses en raison d’une histoire fortement marquée par l’anticléricalisme.

Pourtant, cette dimension spirituelle permet de sacraliser le repos, de le placer au-dessus des contingences marchandes. L’autrice s’inspire notamment du concept juif du Shabbat pour théoriser le shabbat numérique, une coupure radicale avec les technologies et les sollicitations extérieures qui peut durer plusieurs semaines.

Poser ces limites s’avère extrêmement difficile. La société tolère mal le refus, en particulier lorsqu’il émane de femmes noires, envers qui s’exerce une injonction implicite de disponibilité permanente.

Enfin, le repos est présenté comme la condition sine qua non de l’imagination politique. La culture de la broyeuse sature les esprits d’urgences et d’angoisses quotidiennes, annihilant toute capacité à rêver.

Or, pour transformer radicalement la société, il ne suffit pas de lutter contre les oppressions existantes, il faut impérativement développer une vision désirable du monde de demain. Cette création intellectuelle exige du vide, de l’ennui et du temps libéré.

L’entretien évoque la figure historique d’Harriet Tubman, femme noire et handicapée qui a fui l’esclavage avant d’y retourner à de multiples reprises pour guider des dizaines de personnes vers la liberté à travers un réseau clandestin. Guidée par ses rêves et ses intuitions, elle a incarné un irréalisme radical indispensable pour briser des structures jugées inébranlables.

En s’inscrivant dans le courant de l’afrofuturisme, qui imagine des trajectoires alternatives pour les peuples noirs affranchis de la suprématie blanche, le repos est célébré non pas comme un luxe ou un privilège bourgeois, mais comme l’espace premier où germe la révolution.