Dans cette conférence captivante donnée au théâtre du Chêne Noir, le philosophe André Comte-Sponville explore les méandres de l’amour, qu’il qualifie d’emblée de sujet le plus universellement intéressant. L’amour ne se limite pas à la passion amoureuse : il englobe tout ce qui donne de la valeur à nos existences, de l’argent au métier, en passant par les enfants et les amis.

Pour dissiper la confusion entretenue par la richesse synthétique de la langue française, l’orateur s’appuie sur la sagesse antique.

Il revisite les trois concepts grecs fondamentaux que sont Eros, Philia et Agapé. À travers un prisme philosophique accessible et teinté d’humour, il propose un voyage intellectuel structuré, qui mène l’auditeur de l’amour qui manque à l’amour qui donne.

Résumé des points abordés

Ce qu’il faut retenir

  • La distinction fondamentale entre l’amour-manque (Eros) et l’amour-joie (Philia) : l’orateur oppose la vision platonicienne d’un désir né de la frustration et de l’absence à celle, aristotélicienne et spinoziste, d’un désir conçu comme une puissance d’agir et une célébration de ce qui est présent.
  • Le piège de la cristallisation et le déclin inévitable de la passion fusionnelle : la passion amoureuse se nourrit d’illusions et de la distance. Dès que l’autre est possédé et partage le quotidien, le manque s’estompe, condamnant le couple soit à l’ennui schopenhauerien, soit à une élévation vers l’amitié maritale.
  • La charité (Agapé) comme renoncement volontaire à la puissance : contrairement à la nature qui pousse tout être à affirmer sa puissance au maximum, l’amour universel ou la charité se caractérise par la capacité à réduire sa propre puissance pour laisser l’autre exister et s’épanouir.

Eros

Le terme Eros souffre fréquemment d’un contresens majeur dans la langue contemporaine : on l’associe presque exclusivement à la seule sexualité.

Pour les Grecs anciens, il désigne en réalité le dieu de l’amour et incarne la passion amoureuse absolue. C’est cet état de passion intense où l’individu se trouve éperdument amoureux, habité par une envie dévorante de l’autre. Le texte philosophique de référence sur ce concept est Le Banquet de Platon. Cette œuvre met en scène une discussion entre amis qui choisissent de faire l’éloge de l’amour. La tradition philosophique a principalement retenu deux discours opposés au sein de cette œuvre : celui du poète Aristophane et celui du philosophe Socrate.

Aristophane propose un mythe poétique particulièrement séduisant pour l’imaginaire populaire.

Il raconte qu’à l’origine, les êtres humains étaient doubles, dotés de quatre bras, quatre jambes et deux visages. Ces créatures androgynes possédaient une force telle qu’elles tentèrent d’escalader le ciel pour affronter les dieux. Pour les punir et affaiblir leur puissance sans pour autant détruire une source précieuse de sacrifices, Zeus décida de les couper en deux.

Depuis cette amputation originelle, chaque être humain passe sa vie à chercher désespérément sa moitié perdue.

L’amour, selon Aristophane, se définit comme le désir de se réunir et de se fondre avec l’objet aimé pour ne plus faire qu’un. Ce mythe flatte nos illusions : il décrit l’amour tel que nous rêvons qu’il soit. C’est un amour exclusif, définitif, fusionnel et censé nous combler de manière absolue.

La réalité se charge pourtant de contredire cette vision romantique.

L’expérience concrète prouve que l’amour n’est ni forcément exclusif ni éternel, car le désamour est une réalité humaine. De plus, l’amour ne suffit jamais au bonheur total et ne brise pas la solitude inhérente à la condition humaine. Même dans l’intimité physique la plus fusionnelle, les individus restent irréductiblement deux.

Socrate, inspiré par la prêtresse Diotime, énonce une vérité beaucoup plus exigeante et moins consolante : l’amour est désir, et le désir est manque.

Platon martèle cette idée fondamentale : ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas et ce dont on manque, voilà les seuls objets du désir et de l’amour. Cette équation explique pourquoi le bonheur semble si souvent inaccessible.

Si être heureux consiste à posséder ce que l’on désire, et que l’on ne désire que ce dont on manque, alors la satisfaction du désir annule immédiatement le manque, faisant disparaître le désir lui-même. Nous ne possédons jamais ce que nous désirons au présent, mais seulement ce que nous désirions dans le passé.

Le philosophe Arthur Schopenhauer tirera de cette logique une conclusion particulièrement sombre au dix-neuvième siècle.

Selon lui, la vie humaine oscille perpétuellement comme un pendule entre deux extrêmes : la souffrance du manque lorsque le désir n’est pas satisfait, et l’ennui profond de la possession dès que le manque disparaît. C’est l’illustration parfaite du couple qui s’enclise lorsque le prince charmant se transforme inévitablement en un mari trop présent qui ne manque plus.

Philia

Pour dépasser l’impasse tragique du manque et de l’ennui, il est nécessaire de changer de paradigme philosophique et de se tourner vers Aristote et Baruch Spinoza.

Ceux-ci n’envisagent plus l’amour sous les traits d’Eros, mais sous ceux de la Philia. Ce mot grec se traduit traditionnellement par l’amitié, mais son sens s’avère beaucoup plus vaste que le concept français contemporain.

La Philia englobe l’amour entre les parents et les enfants, mais aussi l’amour conjugal installé dans la durée, ce que Michel de Montaigne appelait l’amitié maritale. C’est l’amour de ce qui ne manque pas, l’amour de la personne qui partage notre quotidien.

Aristote résume ce concept en une formule d’une grande pureté : aimer, c’est se réjouir.

L’amour n’est plus synonyme de souffrance ou de frustration, il devient joie. Spinoza prolonge cette intuition en affirmant que le désir n’est pas un manque, mais une puissance positive. Le désir est une puissance de jouir et une jouissance en puissance.

La vie sexuelle et affective des couples heureux démontre la validité de cette thèse.

Il est tout à fait possible de désirer intensément la personne qui est présente, qui se donne et qui ne manque pas. Spinoza définit précisément l’amour comme une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure.

Aimer quelqu’un au sens de la Philia signifie que la simple idée de son existence nous remplit de joie.

Une telle déclaration d’amour ne formule aucune exigence et ne demande rien en retour, contrairement au « je t’aime » d’Eros qui signifie souvent « je te veux pour combler mon propre vide ». La Philia refuse la possession exclusive et se réjouit du bonheur de l’autre pour ce qu’il est.

Le passage d’Eros à Philia dessine la trajectoire des couples qui durent.

Si un couple ne sait pas évoluer lorsque le manque initial disparaît, il tombe dans l’ennui schopenhauerien et court à la rupture. S’il réussit en revanche à transformer la passion en joie partagée, il s’élève vers la vision spinoziste.

Le couple heureux devient alors une expérience de sensualité, de complicité et de vérité.

Tomber amoureux relève souvent de la cristallisation, un processus décrit par Stendhal où l’on projette ses propres illusions sur l’autre, aimant ce qu’il n’est pas. À l’inverse, la Philia permet de connaître l’autre dans sa vérité totale, sans fard, et de l’aimer tel qu’il est.

Cette alliance intime de la joie et de la vérité confère au couple une dimension spirituelle majeure.

Agapé

Il existe un troisième nom grec pour désigner l’amour, totalement absent de la littérature hellénique classique : Agapé.

Ce concept surgit trois siècles après la mort d’Aristote, au sein de l’Empire romain, sous l’impulsion du message évangélique chrétien. Les traducteurs de l’époque durent forger ce néologisme pour exprimer une notion radicalement neuve, indissociable de l’amour du prochain et de l’amour des ennemis.

Pour les penseurs grecs de l’Antiquité, l’injonction d’aimer ses ennemis ou d’aimer tout le monde de manière indifférenciée apparaissait comme une absurdité psychologique et une contradiction logique.

La Philia implique par définition une réciprocité et un choix préférentiel : on choisit ses amis, mais on ne choisit pas son prochain. Les Latins traduiront Agapé par caritas, qui donnera le mot charité en français.

Sur le plan philosophique, la pensée de Simone Weil se révèle la plus éclairante pour saisir la spécificité d’Agapé.

La philosophe s’appuie sur le constat de l’historien Thucydide : toujours et partout, par une nécessité de nature, tout être tend à affirmer sa puissance au maximum. Cette loi d’airain régit la guerre, la politique, l’économie et parfois les rapports humains les plus brutaux.

Agapé représente l’unique exception à cette règle universelle : c’est un amour qui consent à réduire sa propre puissance.

Ce n’est pas une absence de force, mais un renoncement volontaire à l’exercer par pur amour de l’autre. L’orateur illustre cette idée par l’attitude de parents qui, sur le point de monter punir ou réordonner la chambre de leurs enfants, choisissent de redescendre l’escalier sur la pointe des pieds en constatant leur fragilité et leur sommeil.

Weil applique cette grille de lecture à la Création divine à travers le concept mystique du retrait.

Si Dieu avait affirmé sa puissance absolue jusqu’au bout, il occuperait tout l’espace et rien d’autre que lui ne pourrait exister. Par un acte de pure charité, Dieu choisit de se retirer, de limiter sa propre perfection pour laisser le monde et l’altérité advenir.

Agapé se manifeste ainsi comme un amour universel, une amitié sans rivages et sans appartenances.

Il ne faut pas opposer ces trois formes d’amour, mais les concevoir comme trois pôles dynamiques au sein d’un même cheminement humain. Le développement de l’individu commence au niveau le plus bas et le plus facile, celui d’Eros, l’amour de concupiscence qui prend pour son propre bien.

L’être humain apprend ensuite à s’élever vers la Philia, l’amour de bienveillance qui donne et se réjouit du partage.

L’accomplissement ultime réside dans l’universalisation de ce don à travers Agapé. L’image de la mère allaitant son enfant synthétise parfaitement l’imbrication de ces trois dimensions : le nourrisson prend par pur égoïsme vital, tandis que la mère donne et se réjouit, transmettant à son enfant l’apprentissage du don qui fera de lui un adulte.

En conclusion, André Comte-Sponville rappelle que si l’amour n’est pas une puissance divine capable de vaincre la mort, il demeure ce qu’il y a de plus précieux et de plus digne en l’homme.